La revanche des crayons de couleur, par Benoit Grimalt

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Dans un monde saturé d’images – numérisation/ubérisation de notre existence – jouer le minimal, l’infra, le mince, contre le monumental, le flux incessant, le tombeau somptuaire, peut être un geste de salut, ou tout simplement d’élégance éthique/politique.

16 photos que je n’ai pas prises du photographe (plusieurs livres aux éditions Poursuite) et cinéaste Benoit Grimalt est ainsi un bel objet modeste et drôle où de simples dessins tracés aux crayons de couleur remplacent des photographies qui n’eurent jamais d’autre existence que fantasmatique ou fictionnelle – ainsi que les people (Marjane Satrapi, Penelope Cruz, Luc Besson, Abel Ferrara…) qu’elles étaient censées capturer parfois du côté du festival de Cannes.

Cet Aveu, révélateur du destin biopolitique/eugénique des images actuelles : « Ces dessins sont peut-être aussi une réaction aux images lisses, retouchées, filtrées. On ne conserve plus les photos ratées (il n’y a plus de planche contact) : on ne rate plus de photo aujourd’hui, on sélectionne, on trie, on élimine ce qui dérange. J’avais envie de révéler les erreurs. »

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L’humour des légendes fait ici l’effet d’un contrepoison : « Je n’ai pas photographié New York (je n’y suis jamais allé) », « Deux fois, à Londres (2007) et Bruxelles (2011) j’ai croisé Gilbert and George mais je n’avais pas d’appareil photo. », « Bruxelles – 2010 – Je n’ai pas photographié Marie nue (elle s’est habillée trop vite) »

Les raisons de ne pas prendre une photo sont nombreuses (flemme, « trop de brouillard », « plus de pellicule », « plus de batterie »,…), faisant de l’absence d’image une sorte de trou dans la réalité (stupeur) des plus bénéfiques.

En 2004, Thomas Lélu publiait chez Al Dante un réjouissant Manuel de la photo ratée « à l’attention des utilisateurs d’appareils compacts ou de type jetable, mais aussi aux professionnels car cela n’est pas si facile de faire des photos ratées. »

Benoit Grimalt, installé à Bruxelles (il était peut-être belge avant de naître), passé par la section photographie des Gobelins, est également, contre la perfection vécue comme sommation, de la grande école du ratage, préférant les chemins de traverses, les zigzags aux impératifs catégoriques du marché.

« Il m’est arrivé de rater des moments et de regretter de ne pas avoir mon appareil à portée. Pour combler ce regret, j’ai donc dessiné ces moments. Après tout, pourquoi la photo serait-elle plus légitime qu’un dessin ? Pourquoi la photo d’un arbre serait-elle plus authentique qu’un dessin d’arbre ? Pourquoi la copie mécanique de la réalité aurait-elle plus d’importance qu’un dessin ? Pourquoi, aussi, une photo de Penelope Cruz serait-elle plus importante qu’une photo d’arbre ? Aujourd’hui, c’est peut-être le cas car la valeur d’une photo est liée à l’actualité du moment. Mais quand on oubliera Penelope Cruz, l’arbre reprendra le dessus. »

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Benoit Grimalt, 16 photos que je n’ai pas prises, coédition Poursuite/bonjour, 2016

Vous pouvez aussi me lire en consultant le site de la revue numérique indépendante Le Poulailler

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Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Chantal Bironneau dit :

    génial….

    J'aime

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