Le fil pourpre de l’Amérique, par le photographe Pascal Amoyel

From the series Not All.
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Le travail photographique de Pascal Amoyel, d’une très grande sensibilité et d’une attention extrême portée aux êtres, paysages ou objets sur laquelle elle se porte, déploie un art de la nuance précieux en nos temps d’écrasement spectaculaire/spéculaire.

Construit comme un parcours traversant la mort, les saisons et les départs, menant vers l’enfance retrouvée/désirée, NOT ALL est empreint d’une douleur ayant l’élégance de ne pas s’imposer, célébrant la vie jusque dans son absence.

La beauté de ce livre traversé de pourpre est un espace ouvert à la méditation/contemplation, invitant à quitter les rives étroites du ressentiment et de la plainte, pour la pleine conscience de l’unité du monde enfin rétablie.

Rencontre avec un photographe en promenade baudelairienne – et hitchockienne – entre la vie et la mort.

From the series Not All.
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Quel est votre parcours de photographe ?

Je suis diplômé de l’École Nationale Supérieure de la Photographie (Arles). Ma pratique associe  production personnelle, enseignement, commissariat, et travail de commande, notamment de vues d’architecture ou de portraits pour la presse.

Comment avez-vous pensé la composition de NOT ALL, que publient aujourd’hui les éditions Poursuite ?

De manière assez fortuite, j’ai eu l’opportunité de séjourner trois semaines dans le Sud-Est des États-Unis en 2014, au moment du passage de l’hiver au printemps. J’ai souhaité produire un ensemble fini, qui comporte une dimension documentaire sur ce territoire et en même temps porte la trace de la vision parcellaire et subjective qui découle d’un séjour relativement court. Une fois sur place, j’ai réalisé assez vite que le travail résultant devrait être à la fois cohérent et d’une certaine façon lacunaire, et la forme livre s’est alors naturellement imposée, tant elle permet de créer du sens tout en laissant vivre des vides, dans une certaine économie de moyens. J’ai donc photographié ce territoire en ayant en tête un projet de livre.

De retour à New York, j’ai développé les négatifs et commencé le travail d’editing à partir de tirages contact. Pour créer un contrepoint à l’approche documentaire de certaines images induite par la chambre photographique avec laquelle je travaille, j’ai acheté un cahier de notes et débuté le travail de séquençage en glissant les contacts dans des coins transparents collés à même la page. Le format modeste des contacts (10×12,5cm) et celui du cahier (20x25cm) se sont bien accordés, et le blanc de la page autour des images était assez juste, ce qui m’a incité à poursuivre le travail dans cette voie une fois rentré en France. L’idée de le proposer aux Éditions Poursuite, dont les livres portent la marque d’une vision singulière d’un territoire, est née à ce moment-là et a guidé la suite de l’élaboration de la maquette.

Lorsque j’ai compris que la photographie du panneau sur lequel était inscrit « Not All » serait l’image de couverture et donnerait son titre au livre, la maquette a pris sa forme définitive. Ce titre fait signe à la fois vers une certaine forme de présence du sentiment religieux (« Not All will be saved », préviennent les prédicateurs apocalyptiques et l’on trouve communément ce genre de panneau d’affichage devant les églises américaines), et vers l’incomplétude, ces deux mots formant eux-mêmes une expression incomplète, les lettres suivantes s’étant probablement détachées. C’est une incomplétude en suspens, en quelque sorte.

J’ai présenté ce cahier-maquette à Benjamin Diguerher de Poursuite et j’ai été ravi que le travail lui plaise. Ensemble nous avons finalisé le séquençage et Benjamin a précisé la taille du livre tout en affinant le graphisme, mettant l’accent sur les détails qui confèrent sa force à l’ouvrage.

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Vous travaillez en coloriste. Quelles sont vos inspirations éventuelles ?

La tradition des coloristes américains est incroyablement riche et pérenne, depuis les années soixante-dix jusqu’à nos jours. Citons entre autres William Eggleston ou Stephen Shore, Joël Sternfeld, Richard Misrach, Alec Soth ou aujourd’hui Susan Worsham, dont le travail est absolument magnifique. Le travail des Italiens, Guido Guidi ou Luigi Ghirri, qui ont une approche plus douce, est aussi superbe.

Dans le cas de NOT ALL, j’ai travaillé la couleur de manière spécifique, notamment en l’employant comme un signe, ce que fait par exemple Alfred Hitchcock dans Marnie. Au cours des premiers jours dans un territoire nouveau, j’ai pour habitude de remettre en mouvement les idées ou images que j’ai en tête au préalable, afin de prendre la mesure de mes préjugés ou « pré-images », et ainsi être en mesure de travailler avec eux de manière consciente. Alors je me perds et me demande quoi photographier qui soit digne d’intérêt. Puis, au bout de quelques jours de travail, je trouve une manière d’aborder ce territoire. Dans ce cas précis, j’ai compris comment j’allais construire la série lorsque j’ai constaté cette coutume spécifique à la fête chrétienne du Carême, qui consiste à enrouler dans un drap de couleur pourpre-violette les croix situées devant les nombreuses églises. En ce début de printemps, le Sud-Est se couvrait de fleurs (glycines, pruniers, arbustes…), dont les couleurs s’accordaient justement avec ce pourpre de Carême, dans une infinité de variantes allant du fushia au bordeaux. J’ai décidé de photographier ce territoire avec une attention particulière à cette couleur et ses déclinaisons, tout en procédant par touches, de manière assez discrète. Ce fil pourpre est ainsi un écho à la fois au passage de l’hiver au printemps et au sens véhiculé pour les Protestants par la fête de Carême, un temps d’austérité qui voit pourtant, à son issue, la vie prendre le dessus sur la mort. Ces deux facettes de la couleur s’accordaient à mon sens étonnamment bien entre elles et je les ai également fait entrer en résonance avec une forme de trajectoire personnelle, dont on peut trouver des indices dans la dédicace du livre ainsi que dans certaines légendes ou dans le poème en  fin d’ouvrage. Je souhaite ainsi laisser la place au lecteur pour qu’il tisse lui-même le fil du livre, si celui-ci lui plaît au premier abord.

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Une exposition de vos photographies est-elle prévue ? a-t-elle eu lieu ?

Lorsque j’ai montré en 2015 une sélection d’images de NOT ALL à Anne Immelé, commissaire de la Biennale de la Photographie de Mulhouse, celle-ci m’a invité à exposer dans l’édition 2016, qui a eu lieu cet été et dont le thème était « L’Autre et le même ». Anne Immelé et moi avons décidé de mettre en relation ces images avec des photographies que j’ai faites au Rebberg, quartier de Mulhouse, lors d’une résidence d’artiste en septembre dernier. Ce quartier du Rebberg a été fondé au XIXè siècle par les capitaines d’industrie textile mulhousiens, qui commerçaient avec les États-Unis et rêvaient d’Amérique, certains d’entre eux construisant leurs maisons sur le modèle Nouvelle-Orléans. L’exposition qui en a résulté, Not All Rebberg, met en relation ces deux territoires pour inventer un lieu unique, structuré par les portraits et le dialogue entre les saisons : passage au printemps dans le Sud-Est américain, passage de l’été à l’automne dans l’Est de la France. Nous travaillons actuellement à la montrer dans le Sud-Est des États-Unis.

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Etes-vous l’auteur d’autres livres ?

Thomas Bouquin (qui vit et travaille à Montréal) et moi avons auto-publié Montréal-Paris, livre paru sur une période de trois ans entre 2011 et 2014, sous la forme de six livret-chapitres, et intitulés de UN à SIX. Ce projet transatlantique met en dialogue nos travaux photographiques, pour inventer un nouvel espace, une nouvelle ville, Montreal-Paris, faite de la rencontre de ces deux cités. Montreal-Paris crée un lieu intermédiaire, non pas somme de deux villes différentes, mais lieu d’une invention dans laquelle le spectateur circule de manière fluide entre Paris et Montréal, à travers une suite de renversements de regards.

D’autre part, j’ai un livre en préparation avec les Éditions Loco, La distance des astres, pour lequel nous sommes en train de mettre sur pied le financement. Enfin je prépare avec les Éditions du détail un court livre de photographies faites à Paris, We Will Be Back for You.

Propos recueillis par Fabien Ribery

From the series Not All.
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Pascal Amoyel, NOT ALL, éditions Poursuite, 2016

Découvrir Montréal-Paris

Vous pouvez aussi me lire en consultant le site de la revue numérique indépendante Le Poulailler

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