Les barricades mystérieuses, conversation avec Hubert Haddad (2)

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Auréolée de nombreux prix, l’œuvre d’Hubert Haddad, écrivain, poète, essayiste, historien de l’art, fondateur de revues, peintre, est d’une ampleur et d’une variété passionnantes.

Les coïncidences exagérées, son dernier livre, publié en cette rentrée dans la collection « Traits et Portraits » du Mercure de France, soulève l’enthousiasme, tant la vie y apparaît comme la construction involontaire d’un roman mystérieux répondant à une logique dépassant la simple subjectivité.

Hubert Haddad a accepté de répondre à mes questions sur cet ouvrage hybride mêlant textes, photographies, dessins, archives.

Publié en deux livraisons, afin de ne pas gâter la saveur d’une parole belle et profonde, cette interview est à recevoir comme on accepte avec émotion le cadeau d’un inconnu.

Coïncidences exagérées est un livre jalonné d’images (dessins, illustrations, cartes postales, photographies). Etait-il difficile d’exposer ces documents intimes ou avez-vous vécu ce collectage de pièces comme un plaisir, voire une libération ?

Plutôt un plaisir, tout ce qui ne peut être raconté en si peu de pages s’y retrouve sous forme d’énigmes et de perspectives oniriques. Il y a de nombreux dessins de mon frère Michel, des photographies mystérieuses aussi. Le portrait de Daumal par Sima, des dessins de moi puisque je n’ai guère cessé de peindre et d’exposer dans les marges. Et puis des clins d’œil d’aveugle à la nuit. C’est un peu à la manière d’André Breton, dans Nadja.

Prenez-vous vous-même des photographies ?

Oui, comme tout le monde, avec un goût pour l’instantané, ce dixième de seconde où le jet d’eau de la fontaine se fige en une sculpture androïde de Giacometti.

« L’idée serait de noter en diariste l’impression dominante, celle qui fait vivre, mémorable une fois consignée, mais qui autrement s’efface dans les palimpsestes de l’impression vague par cette paresse psychique inhérente qu’on prend pour de l’oubli. » : tenez-vous un journal ?

De manière épisodique, mais généralement je l’abandonne au bout de quelques jours ou quelques mois. C’est à la manière des Cahiers Américains d’Hawthorne ou du Journal de Kafka, un matériau en suspens, ou une réserve d’idées que le plus souvent je n’exploiterai pas, au milieu de minuscules événements, inoubliables une fois écrits.

Vous évoquez Le Parc des archers d’André Hardellet. Quel souvenir gardez-vous de ce « vieux confrère de zinc et de plume » ?

Son chef-d’œuvre est sans conteste le Seuil du jardin, si proche sur un mode nervalien de L’invention de Morel, de Bioy Casares. Hardellet appartient à ces auteurs minorés, comme le furent longtemps Nerval ou Barbey, que porte la grâce, celle qu’une écriture fragile et parfois maladroite confère quand souffle le génie de l’analogie et veille le démon de la métaphore. Hardellet était du côté du merveilleux, une sorte de Prévert borgésien.

Lisez-vous toujours Georges Bataille ? Que vous apprend-il ?

La liberté de penser jusqu’au bout des implications vitales, existentielles, métaphysiques, dans le refus des diktats et le dédain des idéologies. Il y a chez lui une irrévérence pascalienne, après avoir retourné la religion, le sacré comme un gésier de poule, pour tous les faux-semblants, la facticité bavarde. C’est un philosophe qui questionne de manière radicale l’imaginaire de vérité, comme Pascal ou Nietzsche et qui manifeste une belle violence d’effraction à la fois conceptuelle et poétique pour échapper à la nasse de consensualisme léthargique où les systèmes à la fin vont pourrir. Le mouvement de l’écriture est celui de la pensée, et plus celle-ci s’élève ou échappe, plus celle-là transgresse les conventions rhétoriques. Bataille est avant tout un immense écrivain, à la manière du Valéry des Cahiers, avec en prime cette folie jugulée qui le porte. La transgression chez lui est l’équivalent de la tabula rasa, un outil conceptuel absolu qui prend en compte la négation, l’éros et la mort, et l’excès (avec le groupe Acéphale)

« Nul n’échappe à l’illusion archaïque du destin », « On ne connaît bien que ses errances », « On se suicide toujours avec une ceinture explosive bourrée de clous au milieu de ses parents et amis… », « Ecrire, c’est trouver des habits à la vérité qui soient le plus près de sa nudité », « On guérit même de l’éternité » : d’où vous vient ce goût des sentences, des phrases définitives ?

Des aphorismes, si vous m’autorisez. Dans la sentence, le signifié colle à son signifiant, ce qui l’enclot. J’aime la charge poétique des aphorismes,  laquelle introduit un tremblement polysémique, parfois l’appréhension d’un indicible qui participe de la visée encore tacite du texte en cours. Aussi je suis grand lecteur des maîtres du genre depuis Héraclite et Empédocle, avec Pascal ou le grand Joseph Joubert, Alphonse Rabbe, Nietzsche bien sûr, Gomez de la Cerna, Cioran, Canetti, Wittgenstein comme a contrario, Lichtenberg ou Scuténaire, les mages aussi, tels William Blake ou Saint-Pol Roux… L’aphorisme, comme la métaphore, nous sort du Code civil cher à Stendhal, au demeurant un maître occasionnel du genre…

 « La ghettoïsation naît plus de l’ostracisme que de l’esprit communautaire » : est-ce une déclaration politique ?

C’est une réalité. Où l’étranger est librement accueilli, il ne s’enferme pas (l’accueil impliquant bien sûr un partage des droits et des devoirs). J’achève en ce moment un roman sur les juifs de l’Inde, du Kérala particulièrement. Les juifs, exilés de Jérusalem après la destruction du second temple, venus nombreux sur la côte de Malabar, davantage encore pour fuir l’Inquisition espagnole et portugaise, ont été accueillis à bras ouverts par les rajahs  et la population hindouiste. Ils ne se sont pas ghettoïsés comme en Occident ou en Afrique du nord et se sont au contraire intégrés à la vie civile, traditionnelle et commerciale indienne, sans renoncer à leur croyance, puisque personne ne les persécutait (avant l’arrivée des conquérants portugais). Ils fondèrent même un royaume sur des terres octroyées par le rajah de Kochi, où cohabitèrent hindouistes, chrétiens et musulmans.

« Toute enfance est prophétique » : retrouvez-vous ici la pensée de Walter Benjamin ?

C’est possible. Je songe aux belles images des nativités, au génie désindividué qui traverse l’esprit en gestation, à ce fond prémonitoire que beaucoup d’enfants connaissent et qui viendra bouleverser leur existence. Il y a dans l’enfance, aux heures de fièvre et d’effroi, comme une mémoire évasive mais prégnante du futur.

La personne ou le personnage de Chantal, « le plus bel angora turc aux yeux d’or à ma connaissance », n’apparaît qu’au tiers du livre, prenant peu à peu de plus en plus d’importance dans l’orchestration de celui-ci. Le prénom écrit a-t-il fait surgir le flot des souvenirs ? La mémoire n’est-elle pas précisément « au bout de la langue » ?

Si j’avais commencé par elle (citée assez vite tout de même), tout le livre lui aurait été consacré. Chantal Creusot fut ma compagne jusqu’en 1980. Une hémorragie cérébrale la maintint dans un semi-coma longtemps, des années, puis elle est morte un jour où je me trouvais à Dakar. Avant cela elle a pu écrire un très beau roman, Mai en automne, que j’ai pu faire publier (avec un beau succès posthume) chez Zulma en 2013 ou 14.  Malgré cette tragédie, tout ce qui me vient d’elle, avec ce temps qui m’en éloigne, est beauté, intelligence et jubilation.

A partir de quand « le ridicule » ne vous a-t-il plus collé « des fourmis dans les ïambes » (bravo pour la formule) ?

Onan a été puni parce qu’il ne se cachait pas, contrairement à une majorité d’adolescents. Quand on a quinze ans et que l’on écrit des vers, c’est souvent en cachette. Comment croire à sa vocation, quand on se réclame secrètement de Baudelaire ou de Lautréamont ! Il eût fallu une bonne dose d’inconscience pour m’imaginer investi, dans la solitude qui fut la mienne, privé d’à peu près tout, cancre épisodique, voué à l’usine ou à la zone. À dix-neuf ou vingt ans, j’y crus davantage, sans avoir jamais cessé d’écrire,  parce qu’il y eut des rencontres, des échanges, la fondation de revues. Avec Georges-Olivier Châteaureynaud, Elie Delamare-Deboutteville, Raphaël Bassan, tous de ma génération, l’aventure n’était plus caduque. Et puis Bernard Noël, Jean Laude, Michel Fardoulis-Lagrange, Isabelle Waldberg, Charles Duits, Elie-Charles Flamand ou Robert Lebel devinrent peu ou prou nos compagnons de songe.

Pourriez-vous préciser la notion japonaise d’« hakanaï » qui semble si bien convenir à votre livre ?

L’évanescence, la fragilité, ce qui flotte fugacement entre rêve et réalité, cette « buée des buées » qu’est toute vie. L’art de l’estampe japonais et le haïku s’y réfèrent magnifiquement. Le hakanaï est ce que les Impressionnistes, Virginia Woolf ou Katherine Mansfield ont su si bien illustrer de leur côté.

Quelles bonnes raisons y aurait-il de sortir de l’oubli l’œuvre de votre homonyme constantinois Malek Haddad, que vous semblez apprécier particulièrement ?

Ce n’est pas vraiment de l’oubli, mais une impéritie : la postérité se perd comme la mémoire. Malek Haddad, avec qui je n’ai aucun lien de parenté, appartient à la génération fondatrice de la littérature algérienne, dans l’après guerre, laquelle à traversé les soubresauts sanglants du colonialisme en fin de règne, ce qu’on a appelé la guerre de pacification, et les troubles de l’indépendance qui ont suivi, avec  les Jean Sénac, Kateb Yacine, Jean Pélegri, Mohammed Dib. Malek Haddad écrivit toute son œuvre, publiée à l’époque par Julliard, en langue française et il s’est senti comme empêché, après la déclaration d’indépendance. Comment écrire dans la langue des colonisateurs après une pareille guerre ? C’était en ce temps là un drame de conscience. Les uns parlaient de « butin de guerre », les autres de trahison.  Lui se tut en 1962. Mais des récits comme le La dernière impression (1958) ou le Quai aux fleurs ne répond plus (1961), parlent avec force et poésie des tourments de l’engagement et de la déchirure entre deux cultures, laquelle est loin d’être cicatrisée.

Avez-vous laissé votre vocation de peintre à votre frère Michel ? Peignez-vous chaque jour ? Où peut-on voir vos œuvres ? On peut lire dans votre ouvrage : « J’imagine bien aujourd’hui cesser d’écrire pour laisser entière la vitalité picturale, comme on s’abandonne à l’hémorragie. »

Il y a dans l’écriture une dimension abstraite, purement mentale, que la peinture ne connaît guère. Il y a dans cet art un corps à corps, une énergie, de la sensualité, et comme une confrontation immédiate avec ce qui doit être. Les spectres s’incarnent, l’inconscient s’offre à nu, par la couleur, les rythmes, les ruses d’une espèce de figuration qu’on croit juguler. Et puis il y a le plaisir physique, la surprise permanente de ce qui advient et se refuse. J’aurais sûrement été un peintre heureux. Mon frère, qui a été professeur aux Beaux Arts de Jérusalem avant de vagabonder avec ses carnets et sa boite à couleurs, aurait été un grand artiste, s’il avait vécu, s’il ne s’était pas suicidé à 35 ans. On ne l’a pas oublié en Israël. À sa mort, je n’ai plus voulu dessiner ni peindre. C’est bien des années plus tard que je m’y suis remis. J’ai exposé un peu, sans goût pour cet exercice. Au mois de novembre devrait paraître chez Jean-Michel Place, dans une collection de dessins d’écrivains dirigée par Cyrille Zola-Place, un cahier avec 72 planches de dessins et de poèmes intriqués sous le titre de l’êcre et l’étrit.

Vous avez fondé plusieurs revues littéraires. En lisez-vous encore ?

Oui, la revue dans l’espace de la littérature et de la réflexion est essentielle. Elle est à l’avant-garde du projet éditorial et ne s’embarrasse pas ou peu des contraintes de tous ordres, notamment mercantiles et médiatiques. Au XIXe siècle, ce sont les revues qui ont libéré, découvert et promu la littérature exigeante. Il y a un renouveau aujourd’hui, dans un contexte de crise perverse et de rupture, de choc sismique des plaques tectoniques des civilisations. Les revues Gibraltar, l’Hippocampe, Intranqu’îlités, par exemple,  et j’espère Apulée à vocation internationale, revue que j’ai lancée cette année  chez Zulma avec des écrivains et poètes du monde méditerranéen, côté Maghreb, en phase aussi avec l’Afrique et le Moyen Orient.

La critique aime vous classer parfois, aux côtés de G.-O. Châteaureynaud, Frédérick Tristan et Marc Petit, dans ce qu’elle appelle « la Nouvelle fiction ». Qu’en pensez-vous ? Comment définiriez-vous ce courant littéraire ?

C’est plutôt l’Université qui s’est intéressée au mouvement Nouvelle fiction, né il y a une vingtaine d’année, à partir du livre fondateur de Jean-Luc Moreau. À une époque submergée par le réalisme et l’autofiction, on y défendait les pouvoirs de l’imaginaire, un imaginaire critique, rompu à toutes les mises en abyme, élevant le roman à la dimension d’un Ars Magna ludique et décalé, d’une sorte de métafiction du revoilement pour plus de fiction encore, dans l’esprit de Borges ou Potocki. Mais la Nouvelle fiction a vécu. Nous étions tous d’esprit libre, trop indépendants pour faire école.

Quel livre du parménidien Michel Fardoulis-Lagrange conseiller à ceux qui ne connaissent pas son œuvre ?

On trouve, réédités aux éditions José Corti Apologie de Médée et Le texte inconnu, deux très beaux livres, certes difficiles d’accès, déconcertants, d’un des seuls adeptes d’une prose poétique d’espèce romanesque mais tournée vers l’abstraction, sans recours aux effets de vraisemblance, coupée de toute linéarité narrative. Le plus accessible est sans doute Sébastien, l’enfant et l’orange, avec une préface de Michel Leiris, réédité par le Castor Astral en 1986. Mon préféré est introuvable : Les Hauts-faits, paru en 1956. J’aime beaucoup aussi Mémorabilia et les Caryatides et l’Albinos, qu’on découvre assez souvent chez les soldeurs…

Etes-vous lu/invité en Tunisie, où vous êtes né ?

Ça m’est arrivé, notamment pour un roman paru chez Fayard et repris aux éditions tunisiennes Cérès : La Double Conversion d’Al Mostancir, où il s’agit de la dernière croisade, quand saint Louis fit un détour catastrophique par Carthage dans l’idée de convertir l’émir de Tunis. L’occasion pour moi, à travers une vieille légende, de mettre en lumière ce qui, derrière les conflits  et la méconnaissance mutuelle entre ces deux civilisations, chrétienne et arabo-musulmane, participe de leur origine commune et de leurs richesses partagées. Je  suis retourné en Tunisie de manière parfois anonyme, à vingt ans déjà, où j’ai revisité tous les paysages perdus de ma petite enfance. Plus tard, invité par l’écrivain Alain Nadaud qui dirigeait le Bureau du livre. Tout un mois pour rêver d’Al Mostancir et de Sidi Bou Saïd, que certains considèrent comme l’autre nom de Louis IX converti au soufisme, après avoir réchappé à la fameuse épidémie de dysenterie qui décima les Croisés à Carthage.

 Propos recueillis par Fabien Ribery

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Hubert Haddad, Les coïncidences exagérées, Mercure de France, 2016, 190p

Vous pouvez aussi me lire en consultant le site de la revue numérique indépendante Le Poulailler

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