Une parole qui agit, portrait de Claude Régy en vautour accompli

REVE ET FOLIE  (Claude REGY) 2016
REVE ET FOLIE de Georg Trakl, mise en scene de Claude Regy au theatre de Nanterre Amandiers du 15 septembre au 21 octobre 2016. Avec: Yann Boudaud. (photo by Pascal Victor/ArtComArt)

Pour comprendre le titre du dernier ouvrage du metteur en scène (et ombres) Claude Régy, Du régal pour les vautours (festin pour tout esprit sensible), il convient d’aller directement à la page 71.

L’auteur d’Espaces perdus (1998), 93 ans et une énergie décuplée, y fantasme avec une grande élégance sa propre disparition : « Ce qui est intéressant chez le vautour c’est qu’il est dit très précisément qu’il commence par l’œil, qu’il trouve délicieux. Et ayant fini ce premier hors-d’œuvre qui est un régal, il nettoie complètement l’orbite à coups de bec et c’est par ce trou parfait qu’il atteint le cerveau qui est un autre plat qu’il apprécie particulièrement. Et, ayant nettoyé la boîte crânienne, il commence à s’attaquer à toutes les parties du corps et c’est seulement quand il ne reste que les os qu’il a l’idée de les emporter très haut dans son vol et de les fracasser sur les rochers, là en bas, pour pouvoir délivrer la moelle et se nourrir de la moelle qui est encore une fois un mets délicieux. Et c’est une grande leçon pour les hommes d’être considérés comme de la nourriture propre à satisfaire les papilles des vautours (y en a-t-il dans les becs ?). C’est tout à fait délicieux de penser qu’on peut être un régal pour les vautours. »

Fuyant la vulgate brechto-brechtienne faisant de la scène un espace directement politique, Claude Régy pense le théâtre comme lieu de l’indicible, de l’ouverture à l’informulable, à l’inexprimable.

L’inconnu et le secret, la folie et la mort, y trouvent naturellement leur place, portés par des auteurs ayant fait de l’insaisissable « une matière première », ainsi les Norvégien Tarjev Vesaas (La Barque le soir) et Jon Fosse (Quelqu’un va venir), l’Autrichien Georg Trakl (Rêve et folie), le Belge Maeterlinck (Intérieur), l’Anglaise Sarah Kane (4.48 Psychose) et l’Indochinoise Marguerite Duras (L’Amant anglaise).

Intimement conduit par une recherche d’ordre taoïste sur le non-agir et la passivité envisagée comme « seule action parfaite », Claude Régy semble calligraphier ses « spectacles » conçus comme des profondeurs de silence plus qu’il ne les met en scène.

A la façon de Pascal Quignard inventant dans sa série de livres intitulée Derniers Royaumes une poétique du fragment et de l’audace concernant le temps, le sens même de la parole et du corps désirant, Du régal pour les vautours développe une pensée passionnante sur les ombres errantes constitutives de l’espace théâtral, la fragilité, la non-existence, « l’incréé ».

Jean Genet insiste ici : « La scène est un lieu voisin de la mort. »

Dans un dialogue intérieur avec Henri Meschonnic sur le rythme comme monde premier, Claude Régy commente, cinglant, la fameuse phrase de Claudel sur la marionnette japonaise (« Ce n’est pas un acteur qui parle, c’est une parole qui agit. ») : « Malheureusement sur les scènes, on n’entend que ça – des acteurs qui parlent. »

Plus loin, d’un ton définitif : « Loin de la copie du réel, il faut bannir la notion de personnage, il faut que les acteurs cessent de s’échiner à copier l’idée d’un personnage défini selon certaines normes de caractère et de comportement. C’est complètement désuet et complètement sans intérêt. »

Contre la société des forcenés du rationalisme (« On se dirait contraints par des tortionnaires. »), Claude Régy maintient avec une rage et un calme parfaits la possibilité de la poésie comme seul monde véritablement habitable, créant des dispositifs scéniques (jauges réduites, petits espaces) permettant une communication intense entre le public, l’acteur et l’auteur, ensemble considéré tel « un seul être vivant » : Ils vivent la même vie intérieure dans une grande liberté d’imagination. »

REVE ET FOLIE  (Claude REGY) 2016
REVE ET FOLIE de Georg Trakl, mise en scene de Claude Regy au theatre de Nanterre Amandiers du 15 septembre au 21 octobre 2016. Avec: Yann Boudaud. (photo by Pascal Victor/ArtComArt)

Confidence : « J’ai compris très jeune que la vie dans laquelle je vivais – l’entourage qui était le mien – était comme une chose morte, qu’il n’y avait pas là de vie véritable. Qu’il n’y avait pas de vie profonde. Il n’y avait rien qui correspondait à la substance de ce qu’on pourrait appeler le vivant. »

L’écoute, l’attente, la disponibilité permettent de rejoindre ce « vide parfait » auquel aspire le metteur en scène, cet état d’être permettant que tout arrive, sans effort de la volonté conquérante, puisque tout est déjà là.

« Avoir le goût de l’absolu et le goût de l’infini. »

Et passer sa vie à tenter de comprendre une phrase de Nathalie Sarraute : « Les mots servent à libérer une matière silencieuse qui est bien plus vaste que les mots. »

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Claude Régy, Du régal pour les vautours, accompagné d’un film éponyme de 67 minutes d’Alexandre Barry, Les Solitaires intempestifs, 2016, 96p

Le film Du régal pour les vautours sera projeté en avant-première au Forum des Images le 3 octobre 2016 et au théâtre Nanterre-Amandiers le 8 octobre 2016 dans le cadre du Festival d’Automne de Paris 2016, avant une rencontre avec le réalisateur Alexandre Barry et Claude Régy

Rêve et folie, texte de Georg Trakl, mise en scène Claude Régy, au théâtre Nanterre-Amandiers, jusqu’au 21 octobre 2016

Vous pouvez aussi me lire en consultant le site de la revue numérique indépendante Le Poulailler

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Autoportrait, Edvard Munch

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