Je suis là, c’est tout, ou les poèmes visuels d’Anton Corbijn et Jiri Kylian

Les amateurs du groupe de Manchester Joy Division se souviennent peut-être de Control, film d’âpreté et de noirceur nobles qu’avait consacré en 2007 le photographe néerlandais Anton Corbijn à son leader charismatique, Ian Curtis, mort par suicide à vingt-quatre ans.

Les Editions du Sonneur offrent aujourd’hui un volume de nature autobiographique à cet artiste de grand talent connu essentiellement – il est aussi auteur de clips, pochettes d’album et livres – pour avoir été le photographe attitré de grandes stars du rock et du punk : David Bowie, Tom Waits, Nick Cave, Depeche Mode…

Prenant place dans une nouvelle collection intitulée « Ce que la vie signifie pour moi » (six opuscules d’une cinquantaine de pages publiés à ce jour), nom inspiré de l’œuvre éponyme de Jack London, Sous-titres est le fruit d’une discussion à bâtons rompus avec Marie-Joël Rio (les questions ont été effacées).

La Haye, comme port d’attache (une grande maison calme), et le monde entier comme horizons ouverts.

Se considérant « comme un outsider », Anton Corbijn aime la Hollande, sa retenue toute protestante, comme on ressent le besoin de se retrouver régulièrement chez soi lorsque l’on parcourt la terre en tous sens pour aller à la rencontre de ses fantasmes.

N’ayant pas appris la musique, Corbijn approche les scènes qu’enflamment ses idoles avec la sensation de faire partie d’un groupe, jouant – en autodidacte – de l’appareil photo comme d’autres de la batterie ou de la basse.

Partir à Londres, où s’inventait à la fin des années quatre-vingts la meilleure des musiques, aura été probablement l’une des décisions les plus importantes de sa vie. Il y habita, puis perdit sa maison, hypothéquée pour financer son premier film. Il a tourné depuis The Americain (2010), Un homme très recherché (avec le regretté Philip Seymour Hoffman), et Life (2015), rencontre entre James Dean et le photographe qui le captura pour le grand magazine américain.

Passé de la photographie (tant de morts gravés sur pellicules depuis ses débuts) au cinéma, Anton Corbijn voit avant tout le monde en peintre. Regardez son portrait de la plasticienne sud-africaine Marlene Dumas, léonine et inquiétante, il est somptueux.

Vivant à l’intuition, cherchant par sa poésie visuelle à approcher le mystère d’être vivant, Anton Corbijn déclare : « Je n’ai aucune idée de là où j’en suis dans ma vie. Je suis là, c’est tout. »

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Anton Corbijn, Sous-titres, texte et photographies, traduit par Marie-Noël Rio, Les Editions du Sonneur, 2016, 48p

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Né à Prague en 1947, Jiri Kylian étudie à la Royal Ballet School de Londres, puis est engagé, après quelques années à Stuttgart auprès du chorégraphe John Cranko, comme directeur artistique de la compagnie Nederlands Dans Theater, avec laquelle il voyage aux quatre coins du globe (Etats-Unis, Australie, Israël…).

En 1990, au sein du théâtre conçu par Rem Koolhaas où il travaille, il imagine le principe d’une compagnie de danseurs de plus de quarante ans (NDT III) qui reçoit immédiatement un accueil enthousiaste.

Créateur de plus de cent ballets, il est considéré comme l’un des chorégraphes les plus importants au monde. Entendre sa parole est une chance.

A propos de sa fascination de la culture aborigène : « Je me souviens d’une danse à laquelle j’ai assisté, appelée « Le Chasseur et l’Animal », où les deux danseurs se meuvent constamment sur le périmètre d’un cercle ; la distance de l’un à l’autre est toujours la même puisqu’ils bougent simultanément ; jamais ils ne se rapprochent, et l’on ne sait donc qui est le chasseur et qui est l’animal, on ne sait pas qui chasse qui. J’ai trouvé cela magnifique. »

A propos du théâtre : « Je crois que le théâtre est l’art de couper et non d’ajouter. »

A propos du NDT III : « Travailler avec de vieux danseurs, c’est comme feuilleter des livres dans une bibliothèque – ils ont en eux tant d’expérience, tant d’histoires. Nous avons tous éprouvé un plaisir fou à les voir retrouver une nouvelle jeunesse. Soudain, ils pouvaient vivre de nouveau. »

A propos du sens de la vie : « Je pourrais dire que ce que la vie signifie pour moi, c’est léviter. »

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Jiri Kylian, Bon qu’à ça, texte établi et traduit par Marie-Noël Rio, Les Editions du Sonneur, 2016, 54p

(Jiri Kylian présentera sa nouvelle chorégraphie du 29 novembre au 31 décembre 2016 à l’Opéra Garnier à Paris)

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Jack London, Ce que la vie signifie pour moi, Les Editions du Sonneur, 2015, 50p

Un texte autobiographique et enragé écrit en 1906 par un romancier de trente ans qui fut aussi ardent défenseur de la cause du peuple.

Premier paragraphe d’un livre qu’on ne lâche pas : « Je suis né dans la classe ouvrière. Très tôt, j’ai découvert l’enthousiasme, l’ambition, les idéaux ; et les satisfaire devint le problème de mon enfance. Mon environnement était primitif, dur et fruste. Je ne voyais nul horizon, seulement de bas en haut. Ma place dans la société était tout en bas. Là, la vie n’offrait que laideur et misère, aussi bien pour la chair que pour l’esprit. Car la chair et l’esprit y étaient pareillement affamés et tourmentés. »

Site des éditions du Sonneur

Vous pouvez aussi me lire en consultant le site de la revue numérique indépendante Le Poulailler089995

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