La dramaturgie des grotesques, par François Bon

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Ecrivain prolifique (Fragments du dedans, Autobiographie des objets, L’incendie du Hilton, Voleurs de feu, Un fait divers, Parking), créateur de revues numériques importantes (remue.net, tierslivre.net), François Bon a rencontré, par la grâce des éditions L’Atelier contemporain, qui les publie dans un même livre, Philippe Cognée, peintre aimant le grotesque, la dimension carnavalesque de l’existence, le nu de la chair, le théâtre de la cruauté d’Antonin Artaud et, probablement, le monstre de Roswell.

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Publié en regard des dessins aquarellés du peintre, Fictions du corps, ensemble de chroniques dont certaines étaient déjà parues sur le site de l’écrivain, est la description fragmentaire, rédigée sous forme de « notes » juxtaposées/accumulées, d’un peuple fantasque et terrifiant qui pourrait bien être le nôtre.

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Ce livre étonnant à la tonalité sobrement fantastique expose en quelques tours de magie verbale (tableaux, scènes, anecdotes imaginaires, bouts d’essais), et pour une grande part à l’imparfait de l’indicatif (un anthropologue du futur nous regarde), un fantasme de corps social morcelé/ordonné/réglementé diablement réel.

Entendons que le gros animal social se soutient ainsi, en mourant lentement, de la fraternité impensée des « hommes-pot », installés souvent aux marges des villes comme autant de dieux Lares expulsés de l’espace domestique, cependant indispensables à sa cohésion : « Les hommes-pot n’étaient pas des rêveurs ni des inventeurs. Mais ils exécutaient avec patience l’ensemble des tâches qu’on leur confiait. Ils programmaient, calculaient, construisaient, pilotaient, exécutaient mais tout cela à distance, mais tout cela immobiles. »

Bienfaiteurs, ces immobiles sont regardés par François Bon à la manière d’un ethnologue dont le terrain d’enquête se situe en Barbarie.

Admirateur du poète Henri Michaux, l’ouvrier prosateur dresse le catalogue de ces animalcules arrivés au stade terminal de leur hominisation : « les inutiles », « les hommes sans pensée », « les hommes à la vision aiguë », « les hommes transparents », « les hommes flexibles » …

A propos des « hommes jetables » : « Les hommes jetables vivaient dans la ville comme nous autres, avaient épouse et enfants (ou mari et enfants, puisqu’il s’agissait d’une catégorie de plus en plus symétrique, c’était le mot convenu), et puis un jour – durée estimée dix ou douze ans -, un camion de déménagement venait, l’appartement, le combo ou la maison dans le lotissement était libérée pour les suivants, catégorie jetables symétriques aussi. C’est cela qui était la plus grande nouveauté : les hommes jetables avaient une vie sans soucis et nous autres, qui nous refusions à devenir hommes jetables, nous sentions bien inutiles, perdus, usés. »

On comprend ici que ces portraits, très écrits, sont aussi destinés à être lus, performés, enchantés par la parole d’un conteur capable de les jeter dans l’espace public comme on tente, par une opération de renversement, de retourner l’invivable en goût de l’absurde, le désespoir en drôlerie taisant sa fatigue.

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La logique biopolitique façonne pour les asservir des corps que les poètes (Philippe Cognée/François Bon) s’emploient à déplier de nouveau afin de les rendre à leur mystère.

« La vie des hommes fragmentés n’est pas si désagréable. Tu travailles à ton ordinateur des deux bras, tu marches dans la ville des deux pieds, tu reviens à toi-même dans ta tête, tu agites la main, tu remplis ton ventre. Au final, il y a moins d’inquiétude : c’est ce qu’ils m’avaient demandé au contrôle mensuel, dès le premier rendez-vous… »

Et l’on se souvient que l’insurrection des corps et des paroles s’appelle la politique.

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François Bon, Fictions du corps, Dessins de Philippe Cognée, Lecture de Jérémy Liron, éditions L’Atelier contemporain, 2016, 130p

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Vous pouvez aussi me lire en consultant le site de la revue numérique indépendante Le Poulailler

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