La menace populiste, par Jan-Werner Müller

 

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Dans l’essai que Jan-Werner Müller, professeur de théorie politique et d’histoire des idées à l’université de Princeton (Etats-Unis), consacre au phénomène caoutchouteux du populisme (Qu’est-ce que le populisme ? éditions Premier Parallèle), l’important semble le sous-titre : « Définir enfin la menace. »

Le rejet des élites, le désir de moraliser l’action publique, la parole tribunicienne, la vision de la nation construite comme un tout organique, et la peur subséquente d’une contamination d’une pureté originelle fantasmée par des éléments venus de l’extérieur, constituent-ils les seuls axes fondamentaux de ce courant politique que l’on se plaît à considérer aussi bien de droite (Donald Trump, Marine Le Pen, Silvio Berlusconi, Jörg Haider, Christoh Blocher, Geert Wilders) que de gauche (Beppe Grillo, Hugo Chavez) ? Le populisme de l’un peut-il être confondu avec celui de l’autre ? Un populisme d’exclusion (tendance européenne) est-il identifiable avec un populisme plus volontiers porteur d’émancipation et d’attention envers les marges (aux Etats-Unis ou en Amérique latine) ?

Une bonne dose de juste discrimination ne semble pas inutile, quand le peuple, objet de toutes les convoitises, appropriations et pièges sémantiques, se retrouve l’otage du monopole moral de qui s’en réclame le plus fort.

Remarquons d’emblée l’ambivalence du terme, révélatrice d’une notion élastique, tantôt considérée péjorativement, tantôt valorisée, l’espace politique européen subissant de nouveau depuis une vingtaine d’années la montée en puissance de partis xénophobes jusqu’alors inconnus ou très minoritaires.

La théorie fumeuse et potentiellement criminelle du « grand remplacement » conceptualisée par l’écrivain, diariste et pamphlétaire Renaud Camus (l’envahissement de la patrie par des hordes d’étrangers hostiles), se doit ainsi d’être dénoncée en répondant immédiatement à qui se revendique du « peuple vrai » : « Nous aussi sommes le peuple. »

Il y a dans le populisme un anti-pluralisme structurant – une volonté de concevoir comme homogène un ensemble qui ne l’est souvent que fort peu – associé à un anti-démocratisme permanent, la volonté du peuple étant par nature supposée connue (nul besoin de le consulter, on sait ce qui le meut) de qui s’érige en son nom comme un rempart contre les corrupteurs de tous ordres, en détenteur de « l’image symbolique du peuple vrai ».

« Ombre portée de la démocratie représentative », le populisme peut être aujourd’hui décrit comme le produit indirect d’une pensée unique technocratique de fondement néolibéral évacuant de son propos toute idée de différence, les débats omniprésents sur l’identité, présentée non comme un écart mais comme une adhésion au même, en étant l’exact corollaire.

Ne se manifestant, selon le philosophe Jürgen Habermas, « qu’au pluriel », le peuple est bien plus un horizon, ouvert, qu’un point de départ.

Pierre Rosanvallon (le peuple « introuvable »), mais surtout Claude Lefort, considèrent en ce sens que la notion de peuple est davantage une question qu’une affirmation : « La démocratie inaugure l’expérience d’une société insaisissable, immaîtrisable, dans laquelle le peuple sera dit souverain, certes, mais où il ne cessera de faire question en son identité, où celle-ci demeurera latente… » (Claude Lefort, in L’invention démocratique)

Si le populisme est essentiellement une idéologie de la passivité et de la soumission au chef (le consensus et l’unité organique plutôt que le dissensus et la complexité des groupes humains associés), Jan-Werner Müller pointe qu’il n’en est pas moins une praxis redoutable reposant sur trois principes stratégiques : l’accaparement de l’appareil d’Etat, un clientélisme massif, une discréditation de toute opposition (partis, société civile, ONG) perçue comme contraire aux intérêts du peuple véritable.

Face à ces phénomènes, les logiques de cordon sanitaire (exclusion de l’espace politique représentatif des partis populistes) et de « psychologisation à outrance » plus ou moins condescendante (le populisme comme pathologie du ressentiment) paraissent plus contre-productives qu’efficaces, renforçant ce qu’elles cherchent à contenir ou affaiblir.

Rappelons enfin ici que le populisme est loin d’être le tout du populaire, et que la mise en œuvre réelle d’une égalité politique pourrait relever davantage de procédures démocratiques reposant, comme dans l’Athènes antique, sur le tirage au sort – ce que l’auteur de Carl Schmitt, un esprit dangereux (Armand Colin, 2007) appelle « une politisation par le haut » – que de l’aboiement du chef charismatique ressenti comme le plus protecteur.

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Jan-Werner Müller, Qu’est-ce que le populisme ? Définir enfin la menace, traduit de l’allemand par Frédéric Joly, éditions Premier Parallèle, 2016, 192p

Visiter le site de la maison d’édition Premier Parallèle

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Vous pouvez me lire en consultant le site de la revue numérique indépendante Le Poulailler

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