Le tragique solaire de la Méditerranée, de A comme Abraham à Z comme Zones marines protégées

 

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C’est ce qu’on appelle une somme, ou tout simplement un ouvrage fondamental, vaisseau amiral conçu pour traverser le temps en permettant de comprendre au mieux toutes les dimensions d’un espace géographique, économique et culturel, objet de fantasmes et clichés multiples, la Méditerranée.

Fruit d’un travail considérable ayant mobilisé 169 auteurs/chercheurs, conjuguant ce que les sciences humaines produisent de meilleur en termes de savoirs critiques, le Dictionnaire de la Méditerranée, coédité par Actes Sud, le CNRS et Aix Marseille Université, est un ouvrage somptueux tant il offre de perspectives stimulantes pour la réflexion.

Elaboré en deux langues (français/arabe) autour de cinq grands axes (savoirs/espaces/histoires et mémoires/figures/pratiques), cet ambitieux dictionnaire pensé pour être lu des deux côtés des rives méditerranéennes est un outil de travail appelé à être médité, prolongé, étudié en tous sens.

On rêverait de disposer de longues plages de temps ininterrompus et de se lancer dans un voyage au long cours au gré des mots et des envies. Plus modestement, on en fera un ouvrage de chevet pour longtemps.

Alternant les notions (anis/contrebande/cosmopolitisme/ruines/sirène/nettoyage ethnique) et les noms propres, issus des mythologies ou non (Adam et Eve/Fernard Braudel/Ulysse/Ibn Khaldûn/Maïmonide/Taha Hussein/Germaine Tillion), ce dictionnaire offre le grand intérêt de pouvoir réunir en une même entité Homère et le phénomène des harragas (clandestins se brûlant les doigts pour effacer leurs empreintes digitales), un article sur la musique arabo-andalouse et un autre sur la pêche.

Symbole de pluralité féconde, la Méditerranée apparaît ici dans sa richesse comme dans ses tensions, ses brisures, ses souffrances.

Elaboré comme un lieu d’ouvertures, le Dictionnaire de la Méditerranée offre ainsi un portrait éclaté, fragmentaire, d’un espace plus mouvant que figé, s’échappant heureusement lorsque l’on souhaiterait le circonscrire avec trop d’aplomb.

Comprenant vingt-huit cartes, près de deux mille références bibliographiques, des mots-clés, une chronologie, des index (noms propres, noms de lieux, thèmes), cet ouvrage ne prétend pourtant pas à l’exhaustivité mais à établir les grandes lignes d’un sujet mis en débat par la concurrence et complémentarité bénéfiques des points de vue rassemblés.

On pourrait décrire l’aéropage mis au travail par ce projet méditerranéen comme un chœur de chercheurs mus à la fois par la passion de leurs disciplines, leur souci de scientificité, mais aussi par une sorte de « vigilance épistémologique » quant à une notion à propos de laquelle il est difficile de rester neutre.

Camus évoquait avec justesse l’identité narrative d’un espace composé de strates de discours superposés, croisés, tissés, tel un immense palimpseste.

Etudiée comme thalassocratie par Elisée Reclus, la Méditerranée peut aussi être envisagée au-delà de ses frontières maritimes (école élargie de Vidal de La Blache/Fernand Braudel continuée par Yves Lacoste), ce vaste pays de l’intérieur étant bien différent des mondes bordant ses rivages, l’essentiel du propos analytique se construisant peut-être dans l’articulation de ces ensembles géographiques dissemblables, et un va-et-vient incessant entre le macro et le micro (des territoires, des milieux, des valeurs).

Il conviendrait ainsi d’écrire Méditerranées au pluriel, pour éviter de manquer les détails révélateurs de mondes sous le nom qui les subsume et peut-être les écrase.

On imagine volontiers le travail d’élagage et de recomposition qu’il a fallu mener pour que ce dictionnaire « raisonné » donne le sentiment d’une œuvre véritablement collective, sans paraître brouillon ou redondant.

Le pari est réussi, qui nous fait circuler (lettre V) entre la virginité de trois des six Olympiennes et la vigne comme « boisson sacrée », la virilité comme « topos de l’anthropologie des sociétés méditerranéennes » (théorie géométrique des « pénétrants ») et le « phénomène de la burqa, aussi bien en islam que dans le judaïsme », le voyage et le vent.

Entre montée croissante du nationalisme, et renouveau du cosmopolitisme (succès de villes comme Barcelone ou Marseille), l’aventure méditerranéenne est loin d’être finie.

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Dictionnaire de la Méditerranée, sous la direction de Dionigi Albera, Maryline Crivello et Mohamed Tozy, coéditions Actes Sud/ Maison méditerranéenne des sciences de l’homme, 2016, 1728p – parution le 7 octobre 2016

Vous pouvez aussi me lire en consultant le site de la revue numérique indépendante Le Poulailler

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