Dessiller les crédules, punir les profiteurs, par le romancier/psychiatre Emmanuel Venet

Dans la famille des grandes voix de lucidité, aux côtés de Georges Hyvernaud (La peau et les os), Louis Guilloux (Le sang noir) et Thomas Bernhard (Place des héros, Extinction), il y a désormais Emmanuel Venet, dont le narrateur de Marcher droit, tourner en rond (éditions Verdier), est, malgré ses dénégations, un fanatique de la vérité.

Refusant les petites médiocrités et arrangements de la vie ordinaire, l’homme de quarante-cinq ans qui s’exprime ici ne se nourrit pas d’illusions, déclarant dès les premières lignes être atteint du syndrome d’Asperger, soit une forme d’autisme et d’hypersensibilité, qui est peut-être moins un handicap qu’une qualité de regard et de perception, bien souvent proche de la bizarrerie étourdissante : « Le modèle de mes interactions sociales pourrait être fourni par l’une de mes catastrophes aériennes préférées, celle qui est survenue aux Canaries le vingt-sept mars mille neuf cent soixante-dix-sept. »

Bloc de texte de plus d’une centaine de pages (peu de paragraphes, aucun dialogue), Marcher droit, tourner en rond impressionne par le déploiement obstiné d’une voix proche de l’indignation, lorsqu’il s’agit des fabulations autour de la vie après la mort ou du replâtrage biographique à tendance hagiographique.

Rétablir la vérité des êtres, des situations et des comportements n’est pas chose aisée, quand tout l’édifice social – la cohésion des familles – ne se soutient que de mutisme ou de paroles étouffées (éviter le scandale) : « Le syndrome d’Asperger, atypie du développement appartenant au spectre de l’autisme et qui ressemble à l’idée que je me fais du surhomme nietzschéen, me rend asociognostique, c’est-à-dire incapable de me plier à l’arbitraire des conventions sociales et d’admettre le caractère foncièrement relatif de l’honnêteté. »

« Routinier et solitaire », cet homme-là ne se drape pas que de probité et de justice, mais aussi d’amour. En effet, son cœur bat pour Sophie Sylvestre, camarade de lycée devenue actrice à la carrière modeste, mariée, puis mère divorcée d’un enfant atteint de la mucoviscidose.

Savoir aimer, voilà l’enjeu : « Pour moi, l’amour suppose un engagement absolu, une constante préoccupation pour le bonheur de l’être aimé, et une droiture sans faille à son égard. »

Et le narrateur de fantasmer (ravalez votre salive) : « Elle me cuisinerait amoureusement des lasagnes ou des spaghetti à la bolognaise que j’aime tant, et après le dîner, je l’écraserais au scrabble et nous ferions l’amour. »

Bien sûr, tout ceci se déroule du côté de Saint-Léger-de-Vaux près de Givry, parce que, vous comprenez, Sainte-Foy-Laval, c’est trop loin.

Dédié à Gérard Bobillier, fondateur des éditions Verdier passé par la Gauche prolétarienne et les éditions de Minuit, et Georges Lambrichs le remarquable animateur de la collection Le Chemin chez Gallimard, ce beau texte attentif à la saveur précise des mots nourrit sa prose d’ironie et de juste colère – portrait sans concession de chacun des membres de la famille, démontage en règle de la légende chrétienne (la foi catholique comme perversion).

La tante Lorraine adepte des cures thermales et des sauteries à l’hôtel avec des voyageurs de commerce ? « En général, son décolleté fait pigeonner ses seins généreux, qu’elle appelle ses atouts majeurs et qui bougent lorsqu’elle marche comme un flan qu’on secoue. »

La cousine Christelle ? Elle « travaille comme secrétaire dans une entreprise de recyclage de cartouches d’encre, ce qui suffit à sa bonne conscience écologique et l’autorise à passer chaque matin une heure sous la douche ou à prendre sa voiture pour aller acheter le pain. »

On le comprend, la férocité d’un esprit cartésien tournant à plein régime et la drôlerie se conjuguent ici en un flux verbal emportant tout sur son passage : « Ma grand-mère trouvait aberrant d’apprendre le dictionnaire d’une langue qu’on sait parler, et n’a jamais voulu croire qu’on ignore au moins un mot par page, et souvent plusieurs. »

Lorsque l’on pense à droite et que l’on vote à gauche, rien de mieux qu’une bonne dose de conscience Asperger pour remettre les pendules à l’heure – François Mitterrand commande un autre Vichy Célestins.

Quand le monde est coupable, la prison se charge des innocents : « J’ai perçu trop tard que j’avais péché par excès de confiance en lui suggérant [il s’agit de Sophie Sylvestre] de demander l’euthanasie de son fils : lors du procès j’ai senti que cette idée l’avait froissée. »

Marcher droit, tourner en rond, ou les malheurs de l’ingénu condamné à la circumambulation psychique, et carcérale.

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Emmanuel Venet, Marcher droit, tourner en rond, éditions Verdier, 2016, 128p

Visiter le site des éditions Verdier

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Vous pouvez aussi me lire en consultant les pages de la revue numérique indépendante Le Poulailler

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