Le parfum d’aneth d’Israël, par Carole Zalberg et Emmanuel Ruben

Pour les juifs orthodoxes, ou simplement prudents, l’alya, soit l’immigration en Israël, est une évidence, lorsque l’on vit en pays menacé – la France ?

En 2014 et 2015, plus de quinze mille juifs français ont officiellement déménagé au pays de Canaan, le nombre de départs semblant actuellement refluer. Il n’est en effet pas si facile, entre autres difficultés, de s’intégrer lorsque l’on maîtrise mal l’hébreu et que l’on se rend compte que l’insertion dans le système éducatif local est difficile.

Chronique d’un séjour d’un mois à Tel Aviv (avril/mai 2015), A la trace, de Carole Zalberg, auteure de livres pour la jeunesse, et de plusieurs romans (chez Actes Sud, Le Chemin de Fer, Phébus, Albin Michel, Jérôme Million), relate les rencontres et discussions avec les membres d’une famille persuadée qu’elle ne pourra repousser l’appel d’une terre supposée irrésistible, renforçant ainsi, par le basculement de « l’étrangère » en native prosélyte, leur propre sentiment d’élection.

Pourtant, « en Israël m’accompagnaient un constant sentiment d’étrangeté, une vague inquiétude. Je ne m’y sentais ni à ma place ni particulièrement en sécurité. »

A la trace est donc le récit, sous forme de journal, d’un « lien ambigu » avec une « terre magnifique et compliquée », à la fois polonaise et autrichienne, éthiopienne et ukrainienne, terre de rites et de fêtes (Yom HaShoah, Yom Kazikaron) peu compréhensibles pour les profanes.

A la trace est l’histoire de la mutation d’un pronom, du je au nous, puis du nous au je, l’histoire d’une délivrance sur fond de nostalgie et de découvertes géographiques : virées à Hébron en Cisjordanie, à Haïfa, à Jaffa, à Jérusalem, en Galilée, à Kfar Hanaassi, au lac  Kinneret, sur les rives de la mer Morte.

Israël la pragmatique offre ses trésors à la petite Française romantique s’émouvant à l’écoute d’une conférence d’Erri de Luca à l’université de Tel Aviv : «  La littérature doit transformer la guerre en chant. »

Constat : « Une chose rassemble tout le monde ici : l’armée, où on l’a faite, dans quelle unité, avec qui. Les Israéliens se situent grâce à leurs états de service et aussi difficile qu’ait pu être leur expérience, l’évoquer suscite invariablement la nostalgie. »

Ayant bénéficié d’une bourse de la mission Stendhal pour accomplir ce voyage à Tel Aviv, Carole Zalberg répond certes par son livre à une forme d’injonction institutionnelle, mais surtout à la nécessité intime d’informer ses proches, et plus largement les donneurs de leçons, que le désir de rester en France ne relève pas d’un processus d’apostasie ou d’antisionisme caractérisé.

Le 22 avril, cette notule : « Déjeuner passionnant avec Raphaël Jerusalmy, le gentleman aventurier. » – et ancien officier du service de renseignement de Tsahal devenu écrivain, auteur en 2016 d’un beau livre sur les instants précédant l’explosion d’un obus qui blessa grièvement en 1918 Guillaume Apollinaire, alors engagé dans l’armée française (Les obus jouaient à pigeon vole, Bruno Doucey).

Plus loin : « Fascinant d’entendre cet ex-petit Parisien habitué du Palace raconter son choix, dans les années 1980, de vivre en Israël et de s’engager « pour le baroud et par conviction », contre l’avis et malgré la peine de ses parents anars et antimilitaristes ».

Pour prolonger/précéder ce voyage en terre promise, on pourra lire le passionnant Jérusalem terrestre (éditions Inculte, 2015), d’Emmanuel Ruben, livre sans concession sur la façon dont Israël, pays de pierres, de chairs, de sables et de conflits, se construit/déconstruit ou s’invente géographiquement aujourd’hui.

Aujourd’hui, c’est l’intifada des couteaux, les tunnels d’attaque, les engins explosifs placés dans les bus, et des poussées de fièvre obsidionale.

Aujourd’hui, c’est la blessure de territoires découpés en trois zones (chapitre « A la recherche de la frontière perdue »), A (sous contrôle palestinien). B (sous contrôle civil palestinien mais sous contrôle militaire israélien) et C (sous contrôle israélien).

Aujourd’hui est un entrelacs piégé de terre et de ciel, ainsi la ville de Jérusalem, façonnée de légendes et modelée par les guerres.

Incipit : « Ce livre n’est pas un roman ni un récit de voyage. C’est un témoignage ou un reportage ; c’est un journal de débord ou un carnet de déroute ; c’est un journal d’un géographe défroqué que la géographie rattrape dans son apostasie ; c’est une suite de réflexions où la littérature n’entre que par effraction ; c’est le contraire d’un itinéraire de Paris à Jérusalem. »

Journal devant à l’origine accompagner l’écriture d’un roman géopolitique « ayant pour toile de fond le Proche-Orient », les pages rédigées par Emmanuel Ruben lors de son séjour à Jérusalem (il réside à l’Ecole biblique et archéologique française puis à la Maison d’Abraham, situées dans la partie est de la ville) ont peu à peu pris leur autonomie pour devenir un livre à part entière, écrit contre les diverses mythologies propagées par une famille aveuglément philosémite.

Venu à Jérusalem pour animer des ateliers d’écriture, Emmanuel Ruben (c’et un nom de plume) ouvre des cartes, les compare, décrypte leurs sous-entendus idéologiques, puis traverse Bethléem (chapitre « Le désespoir est un luxe »), se heurte au mur de séparation (une longueur de 712 kilomètres est prévue), prenant acte de la volonté des Palestiniens de ne surtout pas embellir cette matérialisation de la victoire de la version la plus bellicisme du sionisme – si l’on songe aux thèses opposées de Martin Buber (utopique ?) et Vladimir Zeev – comprenant que la guerre menée contre l’autre/hôte indésirable se mène aussi bien sur terre, que dans le ciel (politique des drones) ou sous la terre (maîtrise de l’eau, bataille des fouilles archéologiques).

«  L’histoire contemporaine de la Palestine est celle d’une grande inversion : la plupart des vestiges des royaumes d’Israël et Juda sont concentrés dans l’actuelle Cisjordanie. »

Ayant construit son livre comme autant d’articles se nourrissant mutuellement (ils sont en outre enrichis de notes très précises), Emmanuel Ruben ouvre chaque chapitre par des citations éclairantes ou porteuses de réflexions, qu’il s’agisse de pensées d’Elias Sanbar, Georges Pérec, Theodor Herzl, Julien Gracq, François-René de Chateaubriand, Voltaire, Golda Meir, Mahmoud Darwich, ou issues de l’Ancien Testament.

Romain Gary : « Demi-juif, c’est demi-parapluie. »

Amos Oz : « Nous devrions démonter les Lieux saints et les transporter en Scandinavie pendant un siècle, pour ne les rendre qu’une fois que tout le monde aura appris à vivre ensemble à Jérusalem. »

Composé avec une élégance d’esprit favorisant le partage, sans que jamais l’emploi de la première personne ne paraisse un effet de l’orgueil, Jérusalem terrestre allie dans une même intelligence les observations d’ordre sociétales ou politiques, et le grand héritage littéraire, permettant de dire au plus juste la sensation du monde.

Au cœur du livre s’invente ainsi une baignade, splendide, enfantine, considérable : « C’est en retournant me baigner que je comprends : la mer et le soleil n’appartiennent à personne, ni aux Palestiniens, ni aux Israéliens, ni aux Juifs, ni aux Arabes, or c’est ce pays que je voudrais adopter : la mer allée avec le soleil. »

A Beyrouth, où l’auteur « chope la crève », les Libanaises sont les plus délicieuses des compagnes, mais « on n’oublie pas Jérusalem. On fait le serment de ne pas l’oublier ». D’ailleurs, « c’est plutôt Jérusalem qui ne vous oublie pas. »

Faulkner ? Non, Emmanuel Ruben.

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Carole Zalberg, A la trace, Journal de Tel Aviv, éditions Intervalles, 2016, 88p

Site des éditions Intervalles

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Emmanuel Ruben, Jérusalem terrestre, éditions Inculte, 2015, 172p

Découvrir L’araignée givré, le site d’Emmanuel Ruben

Site des éditions Inculte

Vous pouvez aussi me lire en consultant le site de la revue numérique indépendante Le Poulailler

(en une, portrait de Martin Buber)

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