Israël, photographié bras tendu, par Didier Ben Loulou

ben_loulou_israel_eighties_couv

Dans la tradition juive, ce sont les grands-mères qui transmettent les chants yiddish. Le pouvoir de l’enchantement est donc de nature féminine.

Au milieu des années quatre-vingts, la cinéaste Chantal Akerman, issue d’une famille juive polonaise, fille de déporté, tourne Golden Eighties, comédie musicale se déroulant dans un centre commercial appelé La Toison d’or. On y voit évoluer des personnages en quête d’amour se frôlant, se shampooinant, se repoussant, s’embrassant. Les couleurs explosent comme dans un film de Jacques Demy, et la chanteuse populaire Lio y est ravissante.

Au début des années quatre-vingts, Didier Ben Loulou, alors jeune étudiant, décide de partir vivre en Israël, découvrant Tel Aviv et la vie dans un kibboutz, photographiant « dans les bus, les gares routières, les villes, sur les routes : des visages, la campagne, les plages, les filles. Je marchais dans la poussière de l’été, j’apprenais que la terre pouvait tourner autrement. »

Ses planches-contacts ont dormi plus de trente ans. Les voici désormais offertes à la vue de tous dans un livre à la couverture gold et sablée, intitulé Israël Eighties.

7-02-7a-israel

Les images sont en noir et blanc, tel un rêve éveillé, avant que Didier Ben Loulou ne regarde définitivement le monde en couleurs, dans la somptuosité des tirages Fresson, décision esthétique le rapprochant en cela de Bernard Plossu avec qui il exposa en mars 2015 à l’institut français de Jérusalem-Romain Gary.

Livre dépourvu de texte d’accompagnement, préférant le mystère et la désorientation à la glose explicative, Israël Eighties nous donne à voir, dans un format italien, un pays qui, n’étaient les légendes inscrites en fin de volume les situant géographiquement avec précision (Nazareth, Tibériade, Néguev, Saint Jean-d’Acre, Netanya, Jaffa, Jericho…), pourrait en être un autre, turc, sicilien, jordanien, polonais, éthiopien, syrien, grec, indien, américain.

92-97-34a-israel

Le cœur au Sud (livres récents sur Athènes et Marseille), Didier Ben Loulou photographie peut-être moins un pays qu’un peuple, composite, terriblement séduisant, d’une diversité (habits, visages, postures) que seuls semblent unifier le soleil, souverain, et l’écriture hébraïque signant de son identité si lointaine nombre d’images.

L’hétérogénéité du peuple israélien, tel qu’apparaissant dans l’objectif d’un marcheur cherchant alors quelle place occuper dans un pays neuf, fait tout le prix d’un ouvrage construit comme un palimpseste et rythmé avec une grande élégance non dénuée d’humour.

96-105-15a-israel

Il faudrait détailler les rimes visuelles, internes et externes, s’attarder longuement sur chaque image – sensation d’inépuisable –  et laisser monter en nous le chant d’un peuple issu de Babel.

105-120-23-israel

Avec ce livre, dont la venue tardive permet un décalage temporel saisissant, Didier Ben Loulou témoigne à l’instinct (décisif) d’une comédie humaine permanente, s’inventant entre flirts, menaces, débrouilles, marchandages, jeux.

Les grands-mères transmettent les chants, et leurs époux volages ce qu’il reste en images des mondes engloutis.

108446443_o

Didier Ben Loulou, Israel Eighties, éditions La Table Ronde, 2016, 120p – sortie le 27 octobre 2016

Site de Didier Ben Loulou

Vous pouvez aussi me lire en consultant le site de la revue numérique indépendante Le Poulailler

86-90-06a-israel

1540-1

i23265

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s