Le destin des objets, par Christos Chryssopoulos (6)

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Dans les œuvres de Chrystos Chryssopoulos, le sens n’est jamais clos.

Inventeur de dispositifs narratifs et plastiques, l’écrivain grec construit, par la grâce de récits très fragmentés, des pièges temporels.

Ecrit à l’occasion de l’exposition Icônes, trésors de réfugiés (musée d’Histoire de Nantes, en partenariat avec le musée byzantin et chrétien d’Athènes), Au-delà du bleu interroge le destin d’objets ayant été contraints à l’exil, soient trois œuvres issues des collections du Petit Palais (Paris), dont on ignore à peu près tout, hormis la fiction qui désormais leur offre une histoire : un bois polychrome, Triptyque de la Dormition de la Vierge, 1700 ; une broderie de Constantinople, La Transfiguration ; une Croix en bois sculpté argent et ivoire.

Titre donné à un livre de nature très singulière, associant une lettre (un frère écrit de Paris un peu avant l’ouverture de l’exposition Universelle de 1900 à son autre frère resté en Grèce, et pourvoyeur d’objets précieux), deux témoignages de réfugiés (soupçonnés, accusés, inquiétés), une coupure de presse (novembre 1924), des dialogues (Athènes et Paris, 1926), un texte explicatif de la part de l’auteur, Au-delà du bleu peut aussi désigner de façon générique l’ensemble du travail (quatorze livres publiés en Grèce) d’un écrivain trop soucieux des turbulences de l’Histoire de son pays pour se satisfaire d’un cliché le rattachant uniquement à la mer allée avec le soleil.

Qu’emporterions-nous aujourd’hui si nous avions à fuir ? Quel objet de valeur autre que notre dernier téléphone portable ?

La migration des objets de culte est bien entendu un scandale, mais nos musées se gardent bien d’afficher la posture des indignés, eux qui regorgent de splendeurs issues de trafics plus ou moins légaux, et savent rémunérer la détresse en gloire posthume auréolée d’audioguides.

Les chefs d’œuvres que nous admirons sont aussi des pièces à conviction.

Chrystos Chryssopoulos : « Je regarde les collections dans les musées comme aucun autre visiteur ne les regarde. Les objets sont présentés dans les vitrines comme s’ils venaient d’être fabriqués, comme s’ils venaient de naître, ou plutôt comme s’ils étaient hors du temps. Leur juxtaposition vise à mettre en scène une illusion de vérité qui irait jusqu’à ignorer, si c’était possible, les objets mêmes qui sont exposés, pour se mettre en avant comme une évidence. Et pourtant, à bien y regarder, la vie qui se déploie entre les murs de ces salles ne raconte rien d’autre que la même histoire de l’humanité, constamment répétée : « J’ai vécu quelque part. Je suis parti de quelque part. J’ai dû me séparer de quelque chose. Tenez, c’est ici, sous vos yeux. »

Rappelons qu’en 1922, des populations grecques d’Asie mineure furent violemment chassées des terres qu’elles habitaient, des maisons qu’elles occupaient. Souvent indésirables en Grèce, les réfugiés entrèrent alors dans une longue errance, emportant avec eux ce qu’ils avaient pu sauver.

On nomme cela la Grande Catastrophe.

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Chrystos Chryssopoulos, Au-delà du bleu, traduit du grec par Anne-Laure Brisac, éditions du Château des Ducs de Bretagne, 2016, 50p

Exposition Icônes, trésors de réfugiés, musée d’Histoire de Nantes – du 1er septembre au 13 novembre 2016

Château des Ducs de Bretagne

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Vous pouvez aussi me lire en consultant le site de la revue numérique indépendante Le Poulailler

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