Un renard vient de mourir, ou les images en prose poétique du photographe Julien Coquentin

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Auteur de trois livres remarqués aux éditions Lamaindonne (Aveyron), Julien Coquentin, autodidacte, est un photographe de nécessité, cherchant moins à recouvrir le monde d’images qu’à en retirer, et à trouver des points de densité dans le flux du visible.

Sa pratique n’est pas de capture, mais d’apaisement.

Renaître à chaque prise de vue, dans un fantasme de lumière.

Nous avons conversé à propos de son dernier livre publié, Saisons noires.

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Saisons noires évoque une enfance rurale, le souvenir d’une grand-mère aimée, mais aussi, peut-être, la naissance d’un enfant. Est-ce un livre de transmission et de temps retrouvé/donné ? Pourquoi ce titre ?

Un livre de transmission incontestablement. La réalisation de cette série s’est étalée sur presque trois années, parce que j’avais précisément la nécessité des saisons. Non pas les saisons qu’observe passer l’enfant : la neige qu’il place dans le creux de ses gants, le soleil qui annonce les grandes vacances, mais plutôt les saisons comme les aiguilles d’une horloge, tic-hiver tac-printemps, tic-été tac-automne. Il m’a semblé assez évident, et cela très rapidement, que ce travail spécifique s’articulerait entre le lien invisible qui existe entre mes enfants et ma grand-mère disparue, et ce lien allait être ma propre enfance. Lorsque j’ai commencé la composition de ce livre, j’ignorais que j’allais avoir un troisième enfant. Ce fait-là, pourtant, a déterminé la couverture du livre, un corps devenu paysage mais aussi un corps qui enceint la vie.

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La picturalité de vos images peut faire songer à l’œuvre du peintre norvégien Vilhelm Hammershoi, à son sens de la lumière, à son goût des intérieurs et du silence. Avec quelle mémoire de l’histoire de l’art travaillez-vous ? De quelle imaginaire pictural ou photographique vos images sont-elles nourries ?

Il est complexe de démêler l’écheveau d’un travail, savoir de quelle boue on modèle une vision, d’autant que je n’ai pas de formation artistique. Il y a cependant deux fils que je peux remonter et qui me ramènent il y a un peu plus de quinze ans, une époque où je découvrais l’œuvre et la vie de deux très grands écrivains : Céline et Rimbaud. Il y a eu un avant et un après.

A cette époque, je vivais seul à Marseille, poursuivant des études d’infirmier que j’avais entrepris dans le seul but de voyager. J’apprenais de quoi était fait un corps humain. J’en observais ses nombreuses faiblesses. Et dans le même temps, je goûtais à cette littérature si vivante, qui semblait vouloir m’empoigner littéralement. J’essaye aujourd’hui, c’est très immodeste, de donner à sentir, à ressentir, avec ma photographie, ce que j’ai pu de si nombreuses fois éprouver en lisant Le voyage au bout de la nuit ou Les assis. Ma photographie est faite de cela, il n’y a pas un seul projet que je n’entreprenne sans penser à Bardamu et à Arthur.

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Une tonalité fantastique imprègne, voire magnétise, l’ensemble de votre série, comme la persistance d’un rêve étrange, ou des fragments de plans arrachés d’un film d’Andreï Tarkovski. Vous montrez à deux reprises la beauté bizarre de tripes étalées sur une table de cuisine ou un torchon, comme une menace calme. Pourquoi ce choix ?

Une menace calme oui, c’est tout à fait ça.

Gamin, j’entendais le cri du cochon que l’on tuait quelque part dans le village, une agonie comme un appel, je le prenais pour moi. Je me recroquevillais sous mes draps en me bouchant les oreilles. Au moment de débuter les Saisons noires, j’ai su que je parlerai de cela. J’ai photographié sans plaisir la peur et la mort d’un animal. En revanche, il y eu ce jour-là des scènes puissamment picturales. Les hommes étaient dans une pièce à débiter la chair, tandis que les femmes se trouvaient dans une autre à travailler les tripes. La juxtaposition de ces deux photographies m’a plu, comme un avant et un après, comme si on s’était jetés et battus sur les entrailles de ce cochon, d’autant que l’une de ces paysannes avait un doigt tranché, si bien que l’animal finissait par se confondre avec les mains et les bras dans une scène saisissante.

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Saisons noires est un livre de campagne teinté d’éclats de nostalgie. Vous aimez aussi photographier les grandes villes, Londres, New York, Rome, Phnom Penh, Kuala Lumpur, Montréal. Comment articulez-vous ces deux aspirations ?

Je ne les articule pas. Je photographie ce qui m’entoure. Nous avons vécu deux années au Canada puis quelques mois en Asie avant de revenir en France.

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Pourquoi avoir besoin de voyager autant, et comment échapper à la tentation de l’exotisme ?

J’ai découvert la sensation du voyage à 19 ans, un séjour de six mois en Indonésie. Cela a transformé mon rapport au monde. J’y ai ressenti des émotions qui me dirigent encore vingt ans après. Mais il y a mille et une manières de partir et je voyage aujourd’hui davantage à travers ma photographie que par le seul talent de mes pas. Quant à la tentation de l’exotisme, j’ignore ce dont il s’agit, je photographie la forêt de Bornéo comme celle d’Aveyron, qui d’ailleurs se ressemblent beaucoup.

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David Fourré, des éditions de Lamaindonne, a publié vos trois livres, ce qui est une belle marque de confiance. Comment travaillez-vous lors de la composition de vos ouvrages ?

Nous avons une très grande confiance mutuelle, une confiance doublée d’une certaine reconnaissance parce que nous avons artistiquement grandi ensemble. Nous nous appuyons l’un sur l’autre, comme deux êtres qui s’apprêtent à gravir un à-pic et qui découvrent ensemble une astucieuse technique pour y parvenir. A moi de composer une série photographique, à lui de réfléchir à la texture et à la forme du livre, à nous de construire une histoire. Nous cherchons ensemble et nous faisons chacun des compromis pour essayer de parvenir à cet objet qui nous ressemblera. Il connait parfaitement l’esprit de mon travail et j’ai besoin de son œil.

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Comment avez-vous pensé le rythme de Saisons noires, notamment à travers l’évolution ou les couplages chromatiques ?

Le livre a été fractionné en univers distincts. Schématiquement, on passe d’une ambiance, presque d’une saison, à l’autre. L’ensemble est équilibré par l’ajout de courts récits rédigés dans le même temps que je réalisais la photographie. Le livre de Françoise Huguier, Kommunalki, tant dans sa forme  que dans la manière dont l’image s’accorde aux mots a eu sa part d’influence. Les Saisons noires sont composées de liens invisibles, de ponts tissés entre une image et l’autre, de jeux de couleurs mais qui demeurent imperceptibles, quoique sans doute doivent-ils se ressentir dans la progression de la lecture.

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Comme un générique ne venant qu’après plusieurs minutes de films, pourquoi avoir décidé de n’inscrire votre nom et le titre de votre livre qu’après une petite quinzaine de pages ?

C’est une idée de David. Il a proposé que l’on entre progressivement dans la série par une succession d’images, de paysages dénués de personnages, comme un effet de zoom. Des collines, des rivières, des routes, avant de réellement pénétrer le livre par l’odeur du coton et l’intimité d’un intérieur, comme vous le disiez : silencieux.

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Vous écrivez, dans l’un des feuillets rouges qui scandent vos images : « Durant mes balades, je m’efforce de me fondre dans l’instant. En ville, photographier c’est devenir transparent, attentif aux autres, aux surgissements, à l’inattendu. Ici, j’apprends à voir, j’apprends à regarder, la forme des branches, la naissance des troncs, les contours des collines et la couleur des murs. Parce qu’il n’y aura ici nul surgissement en dehors de la lumière, de la brume et du vent et que ce qu’il me faut saisir est impalpable. » Pratiquez-vous la photographie comme une ascèse ?

J’ai lu il y a quelques semaines La disparition des lucioles, de Denis Roche. Il y relate son expérience photographique, il y établit des convergences entre l’acte de photographier et la sexualité, appuyer sur le déclencheur devenant un acte violent, sur le qui-vive, de domination aussi, un acte purement sexuel. Je me situe précisément à l’opposé de cette manière d’envisager le medium photographique. Je ne suis jamais autant décollé du monde que lorsque je photographie, profondément apaisé, comme si le temps d’un instant je m’en extrayais, spectateur, afin de voir les choses comme s’il s’agissait de  la première fois.

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Julien Coquentin, Saisons noires, éditions Lamaindonne, 2016

Visiter le site de Julien Coquentin

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Visiter le site des éditions Lamaindonne

Vous pouvez aussi me lire en consultant les pages de la revue numérique indépendante Le Poulailler

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  1. Tombé sous le charme des images de ce photographe, j’apprécie d’autant votre façon de l’avoir invité à parler de son travail. merci à vous.

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