Et nous serons les rois de la Bretagne, Jack Kerouac, Youenn Gwernig, René Tanguy, correspondance et photographie

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A la fin de sa vie, Jack Kerouac, la légende de la Beat Generation, l’inventeur d’une des plus belles proses américaines du XXème siècle, aussi fulgurante que savante (Sur la route, Visions de Gérard), n’est plus que l’ombre de lui-même, triste sire rongé par l’alcool et la haine de soi, peinant à tenir son rang sur les plateaux de télévision qui l’invitent encore à s’exprimer sur une jeunesse qui ne semble plus la sienne.

A la fin de sa vie, Jack Kerouac est seul, coincé entre une maman (« mémère ») malade, des problèmes d’argent et des poussées de mélancolie irrépressibles.

L’écriture n’est plus un salut, le petit périmètre a remplacé les vastes étendues et les expérimentations de tous ordres.

Désarrimé, Kerouac cherche un amer dans le retour à ses origines bretonnes, et trouve, le Dieu des catholiques errants fait bien les choses, un ami.

Nous sommes à New York aux environs de mars 1966, Bob Dylan n’arrête pas de chanter faux, les jazzmen ont encore le sax incandescent, et Jack Kerouac le désinspiré rencontre Youenn Gwernig, poète breton exilé aux USA, bientôt frère de sang et complice de ses dernières années dans le monde flottant, jusqu’à la lutte finale.

Commence alors une amitié immense, parfois blessée, entre Ti Jean Kerouac et « le gros tas de pierre ».

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On connaissait Satori à Paris (1966), le récit assez pitoyable du voyage à Brest du grand Américain apeuré par les Apaches de la rue de Siam, nous découvrons aujourd’hui, insérée dans un beau livre de photographies de René Tanguy, la correspondance inédite entre Kerouac et Gwernig (lire sans tarder La grande tribu, Grasset, 1982). Des paroles d’homme à homme, franches, lyriques, viriles, et très lucides.

Par Gwernig, « le plus grand poète breton vivant, 1m92 », Kerouac, « l’ouvrier qualifié », renaît un peu, et c’est bouleversant.

Youenn le 11 février 1967 : « Je suis fatigué. Je voudrais retrouver mes collines du Centre-Bretagne, avec les miens, faits de chair et de sang et aux âmes authentiques. Toute cette agitation, cette course, ce travail harassant pour le Dieu Argent me rendent malade ! »

Jack le 29 février 1967 : « Ce que je veux vraiment, c’est que tu me trouves une belle auberge au bord de la mer dans le Finistère, où je pourrais enfin écrire à minuit le 2e tome de LA MER, l’Atlantique dans le Finistère, et où nous pourrons boire, chanter, se parler, voir des gens, conduire, marcher, faire du stop, manger des crêpes bretonnes, bon. »

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Intitulé magnifiquement Sad Paradise (du poème éponyme offert par Allen Ginsberg à Jack Kerouac et Neal Cassady avant qu’ils ne partent pendant dix années sur les routes de l’Amérique et du Mexique), le livre imaginé par le photographe René Tanguy et les éditions Locus Solus (Lopérec, Finistère) est informatif (la correspondance, les notes, les deux textes de Jean-Luc Germain), documentaire (la carte d’identité du jeune Kerouac, la machine à écrire de Youenn Gwernic, les photos de famille, une notice nécrologique parue dans Le Monde, des outils de sculpture, l’édition originale du fameux On the road), attentif à la matérialité même de l’écriture (fac-similés des lettres, variété de la typographie, missives ou simples bouts de papiers écrits en français, breton, joual, américain, enveloppes diverses), mais surtout profondément poétique, c’est-à-dire de vibrations sensibles ouvrant de nombreuses pistes de lectures et de rêveries.

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Aucune volonté d’illustration ici de la part des images, mais une texture riche, une sensualité omniprésente quoique sans insistance, une palette d’esthétiques où le disparate est un ensemble d’accords inventant un dialogue secret (entre Corot, Robert Frank, Bernard Plossu et la tradition des plus subtils coloristes américains), des états d’être, entre images floues, atteintes par la brume, la neige, la pluie, décadrées, frontales, pleinement affirmatives (la maison des Kerouac à St Petersburg, une pipe), ou hantées (rejouer Grémillon à Brest sur les escaliers du cours Dajot).

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Volupté du fétichisme : image d’une bougie en forme de totem indien retrouvée dans l’atelier de Youenn Gwernig à Locmaria-Berrien.

Les monde du dedans rejoignent ici le grand dehors : nous sommes au Canada sur le fleuve Saint-Laurent, à Trois-Rivières au Québec, à la pointe de Pen-Hir un jour de tempête, en Floride, dans les Monts d’Arrée (la vieille Armorique), à New York, Lowell (ville natale de Jack Kerouac dans le Massachusetts), et partout où les fantômes de ces deux diables d’hommes secouent encore leurs chaînes.

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Sad Paradise est ainsi moins un tombeau sous sa forme apparente d’élégie beat, qu’une invitation au voyage, aux côtés de deux passants considérables.

Si les lettres sont données dans une logique chronologique (1966-1969), l’association des images est davantage de l’ordre de l’esquisse imprévisible d’un vol d’étourneaux un jour de grand vent, que de l’archive maniaquement rangée.

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Youenn Gwernig, après avoir raconté sa première rencontre avec son « frère, Jean-Louis Le Bris de Kerouac » : « Bien sûr, j’ai beaucoup d’autres choses à raconter, je le ferai sans doute un jour. Mais comme je n’aime réellement écrire qu’en breton ça fera sans doute passéiste, voire autonomiste ou même nationaliste, certainement PLOUK de toutes façons pour l’intelligentsia du « Renouveau Breton ». »

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Imaginer les compères Kerouac-Gwernig, « maudits culs de Breton », dans les vapeurs d’alcool, les poings levés en danses sauvages, agenouillés devant les mots, qui sont des cognées, ou des bulles d’âme.

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Boire un whisky au Nicky’s bar (photo parfaite, parfaitement malicieuse de la couverture) ou au Paradise Diner de Lowell, être le plus heureux des derniers hommes, et lire ceci (lettre à Jack du 19 septembre 1969) : « La lune se lève maintenant sur la forêt, et je marche avec mon chien le long du lac. Et merde, tu ne peux pas faire ça à NY, car la vie est ce qu’il y a de plus simple sur terre, on croit que c’est ce qu’il y a de plus dur, mais c’est pourtant ce qu’il y a de plus simple. »

Le passé ne passe pas, il n’est même pas passé.

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René Tanguy, Sad Paradise, précédé de deux textes de Jean-Luc Germain, traductions et notes Annaig Baillard-Gwernig, édition bilingue, Locus Solus, 2016, 210p

Visiter le site de René Tanguy

Locus Solus Editions

Vous pouvez aussi me lire en consultant les pages de la revue numérique indépendante Le Poulailler

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