(Ré)Ouvrir l’imaginaire, par le photographe Charles Fréger

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Il y a en Charles Fréger, photographe patenté, quelque chose d’un croisement entre l’ethnologue fantasque et l’humoriste scientifique.

Adepte du gai savoir nietzschéen, l’auteur de Bretonnes (Actes Sud, 2015) et Yokainoshima (Actes Sud, 2016) se plaît à mettre en scène les cultes, rites et cultures vernaculaires dans des spectacles saisissants proches de la performance plasticienne à la façon de Marina Abramovic filmant des paysannes serbes faisant l’amour avec la terre.

Yokainoshima, Célébration d’un bestiaire nippon, est de ces ouvrages que l’on contemple avec stupeur et ravissement, en souriant de notre capacité à nous laisser enchanter, mystifier, volontairement, en abandonnant les digues de plomb de l’esprit critique pour la joie enfantine du rapt qu’opère la puissance de la fiction.

Tout est vrai, puisque tout est faux.

Tout est faux, puisque tout est vrai.

Pour que rien ne change, il convient de tout changer.

On croit que les yôkai, ces monstres traditionnels de la culture japonaise, sont des créatures exotiques lointaines, mais non, ils sont simplement la part inaperçue de nous-mêmes, effrayante et carnavalesque.

On croit que les vivants et les morts évoluent dans des espaces étanches, mais non, les dialogues sont incessants, que certains – appelons ces êtres singuliers des poètes – ont le pouvoir d’entendre un peu mieux que les autres.

Au Japon, les fantômes se portent bien, ils sont mêmes légions, et de toutes formes.

Sensible aux finistères de l’esprit (Kenneth White), Charles Fréger s’amuse à dérouter notre pauvre raison raisonnante, en photographiant, frontalement, sous toutes les coutures, tous les costumes (paille, ficelles, tissus, végétaux) et toutes les saisons, les êtres masqués, incompréhensibles et hilarants, habitant l’île imaginaire d’un manga permanent.

Jouant à nous faire peur ou nous féconder sans notre consentement, gourdin dressé dans le monde flottant, les créatures de Fréger, armés de longs couteaux ou de massues, paraissent pourtant fragiles, tant la beauté des ailes de l’ange du bizarre est aujourd’hui menacée par la standardisation des imaginaires à l’échelle mondiale.

Surgis de la nature telles de vénéneuses fleurs mutantes, il se pourrait bien que ces êtres pris au filet d’un folkloriste ayant absorbé plusieurs brouettées d’hallucinogènes soient des divinités bien plus propitiatoires que destructrices, et qu’il faille les remercier de leur présence.

Précédé d’un travail précisément documenté sur les fêtes rurales de dimension shintoïste de l’archipel nippon, Yokainoshima (l’île des monstres) est plus qu’un livre, mais un sanctuaire offert à l’apparition des kamis.

Qu’on lise à présent cette légende, choisie au hasard, toutes étant de la même eau, c’est étourdissant : « Dans la préfecture de Miyagi et Yamagata (Nord de Honshû), des hommes vêtus de paille s’aspergent d’eau au cœur de l’hiver. La fête Hadakakasedori de Kirikome accompagne le Nouvel An lunaire. Des hommes (âgés de plus de quinze ans), la face et le corps noircis de la suie d’un poêle, vont de porte en porte, salissant de suie le corps des habitants. Des participants novices, des jeunes mariés ou des hommes en âge critique (généralement quarante-deux ans) font tourner une corde de paille autour de leur taille nue tandis que d’autres les aspergent d’eau froide. Un dernier groupe porte un bottsu (botte de paille) sur la tête. Bien que la danse soit censée prévenir les incendies, il pourrait s’agir à l’origine d’un rite de passage à l’âge adulte. »

Vérité d’une fiction, la fête Hadakakasedori a lieu entre mi-février et mi-mars.

A votre tour d’entrer dans la légende, et la danse extatique.

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Charles Fréger, Yokainoshima, Célébration d’un bestiaire nippon, texte de Ryoko Sekiguchi, Toshiharu Ito et Akihiro Hatanaka, Actes Sud, 2016, 258p

Découvrir le site de Charles Fréger

Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. kutukamus dit :

    I don’t know what Nietzsché would’ve said, but cover-wise, I think the visual is just monstrously beautiful! 🙂

    J'aime

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