Il n’y a pas de terre promise, par Paol Keineg

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Nombreux sont les amis du poète et traducteur Paol Keineg à se demander quel peut bien encore être le lien à la Bretagne d’un homme qui écrivit dès son entrée en littérature deux livres majeurs, Le poème du pays qui a faim (Traces, 1967) et Hommes liges des talus en transe (P. J. Oswald, 1969).

Chassé de l’enseignement public français pour motif politique, il trouva aux Etats-Unis une terre d’accueil où il passa la majeure partie de sa vie.

Paol Keineg a bien voulu me confier ce texte autobiographique, écrit à l’occasion du premier colloque international explorant les rapports entre la Bretagne et le monde anglophone.

Savoureux et douloureux à la fois, il intéressera nombre de ses lecteurs, et donnera certainement envie à ceux qui ne la connaissent pas de découvrir une œuvre tout à la fois ouverte et exigeante, nourrie par une culture mise au service de l’élucidation du mystère d’être présent, ici, là, maintenant, et sans amnésie.   

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 » Il n’y a pas de terre promise

Enfant, j’ai su très tôt qu’il existait, de l’autre côté des mers, un monde où l’on parlait anglais. Des mers, plutôt que de la mer.

En effet, notre Tonton Nicolas, dont je ne connais pas encore aujourd’hui l’exact degré de parenté, mais que nous appelions ainsi, avait émigré enfant au Canada à la fin du 19ème siècle, avec toute sa famille originaire de La Feuillée. Jeune homme, il était passé de la Saskatchewan aux Etats-Unis et, après divers métiers, était devenu contremaître à l’usine Michelin de Milltown, à proximité de Manhattan,  dans le New Jersey. Sa connaissance de l’anglais, du breton et du français en faisait un homme précieux dans la direction d’une usine où presque tous les ouvriers étaient bretons. Nicolas avait épousé une Bretonne à New York, Tante Yvonne, il avait amassé un pécule, et seul de ses dix frères et sœurs, était revenu en Bretagne, sur les hauteurs de Quimerc’h. Au milieu d’un grand terrain, il avait construit seul, en ciment armé, la réplique d’un bungalow du New Jersey, avec un deck, des fenêtres à guillotine, qu’il avait appelé Majestic Cottage. La maison n’avait rien de majestueux, d’autant que, revenu au pays en 1929 ou 1930, il fut ruiné par la grande crise qui frappa l’Europe, après l’Amérique, surtout à partir de 1931, année où la chute des banques autrichiennes entraîna une catastrophe qui semble se répéter en Grèce et en Espagne. Le couple sans enfant vécut très pauvrement jusqu’à la fin des années 60, et la maison ne reçut jamais de toit. Dans leur intimité, Nicolas et Yvonne ne se parlaient qu’en anglais, et Nicolas, par ses manières, par son apparence physique même, avait tout du Yankee. Je les écoutais parler anglais et  je me demandais souvent comment ils faisaient pour se comprendre, puisque moi je ne les comprenais pas.

Et il y avait l’autre mer, au nord, par delà laquelle nous arrivaient les émissions de la BBC (nous disions la Bébécé), dont la réception était souvent plus claire que celle des postes parisiens. J’aimais beaucoup les émissions où la parole était fréquemment et mystérieusement ponctuée par les rires du public. Si bien que moi aussi je me suis mis à parler anglais ; c’est-à-dire que, quand j’étais seul, j’émettais des sons que j’appelais de l’anglais. Jusqu’au jour où, alors que j’étais en grande conversation avec moi-même, tout en balayant l’escalier de la cave, André, un de mes frères, qui se dissimulait depuis un certain temps, fit irruption en se moquant bien fort. De ce moment-là, je n’ai plus jamais parlé anglais que sur mon vélo et en rase campagne, et au lycée j’ai fait de l’allemand en première langue.

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Où les choses se compliquaient, c’est quand on apprenait que, dans le monde où l’on parle anglais, on trouvait aussi des sortes de Bretons, qui parlaient une langue semblable à la nôtre. On reprenait la fable des marins-pêcheurs d’Audierne ou du Guilvinec qui, en pleine mer, sur les lieux de pêche, rencontraient des « Anglais » et tenaient avec eux des conversations en breton. Tout le monde jurait que c’était vrai. Et ça devait l’être bien un peu, puisqu’un jour notre père rentra de son travail – il était technicien à l’émetteur-relais de Radio-Kimerc’h – Amañ Radio-Kimerc’h –, enchanté de la rencontre qu’il venait de faire. Un homme, un savant – c’était son mot –, un savant écossais de surcroît (en réalité, il était anglais, mais il enseignait en Ecosse) l’avait abordé en breton et tous deux avaient longuement conversé dans la langue. Cet homme extraordinaire, qui parcourait à pied la campagne des années 50, s’appelait Monsieur Jackson. Beaucoup plus tard, j’ai compris que mon père avait rencontré le Dr. Kenneth Jackson, l’éminent celtisant dont beaucoup d’entre nous connaissent l’oeuvre.

C’est par le breton que je suis allé vers ce qu’on peut appeler le monde  « anglophone », ce qui vaut mieux que de l’appeler « anglo-saxon », comme persistent à le faire les Français, ignorant sans doute qu’ils ont recours aux catégories raciales inventées par le 19ème siècle. Parler de monde « celtique » nous expose sans doute à la même critique, soit dit en passant.

En classe de Première, j’ai concouru pour une bourse Zellidja. Depuis longtemps disparue, ainsi que je l’imagine, la Fondation Zellidja attribuait chaque année une cinquantaine de bourses à des lycéens qui, pour l’obtenir, devaient présenter un sujet d’études élaboré et cohérent. Le mien portait sur l’enseignement bilingue dans les écoles primaires du Pays de Galles, et alors que je rassemblais le plus de documentation possible, j’entendis parler d’une Galloise, assistante d’anglais dans un collège du Finistère. Je la rencontrai, et ma vie en fut changée. La sienne aussi, puisque nous avons eu deux enfants et que avons fini par nous marier. Qu’on se rassure : il n’est pas dans mes intentions de me livrer à une confession publique. Je dirai seulement ceci : Judith – je lui donne son nom – aimait la poésie, possédait un électrophone et quelques disques, et parmi ceux-ci il y avait un enregistrement de Dylan Thomas récitant, ou déclamant, ses poèmes. Je n’y comprenais rien, bien entendu, malgré trois années d’anglais, mais la puissance de la voix me transportait. Je m’intéressais déjà à la poésie – je ne vais pas reparler ici du rôle déterminant que joua Michel Quesnel, qui fut mon professeur au lycée de Quimper, puis à la Faculté des Lettres de Brest –, j’aimais Rimbaud,  Garcia Lorca, mais à partir de Dylan Thomas, j’ai commencé à m’y intéresser sérieusement. C’est aussi le moment où j’ai découvert l’ancienne poésie galloise, d’abord dans les traductions contestables de Jean Markale, préfacées par André Breton, mais surtout dans les quelques traductions anglaises que possédait Judith et que je m’efforçais de déchiffrer.

Au terme de mon voyage d’études Zellidja, après avoir visité plusieurs écoles primaires dans les régions d’Aberystwyth et de Bangor, sous la conduite d’inspectrices de l’enseignement,  dont l’une, d’une extrême gentillesse, s’appelait Lili Thomas, je rejoignis Judith à Merthyr Tydfil. Elle avait élu domicile dans une étrange maison, Garth Newydd, au centre d’une ville qui,  avait vu naître la révolution industrielle au 19ème siècle, qui avait vu l’émergence d’un puissant  mouvement syndical – une ville gagnée par la grande pauvreté à compter des années 50.

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Cette année, au mois de février, j’ai rendu visite à ma fille à Cardiff, et comme celle-ci m’avait demandé ce qu’il me plairait de visiter, j’ai tout de suite répondu : Merthyr Tydfil, que je n’avais pas revu depuis près de quarante ans. Pendant dix ans, dans les années 60 et 70, nous avons passé une bonne partie de nos étés là-bas en famille, à Garth Newydd, une maison énorme, caverneuse, qui semblait n’appartenir à personne depuis la disparition de son propriétaire, un médecin. Une communauté gandhiste y avait vécu, et au moment où je l’ai connue, les pacifistes cédaient la place à un groupe de jeunes nationalistes gallois, qui, à mes yeux émerveillés, semblaient ne  vivre que pour la poésie, la politique et la bière – pas forcément dans cet ordre-là. Je savais que Garth Newydd avait disparu et, non loin de là, un fameux pub, The Lamb, a fait place à des bâtiments municipaux plutôt laids. Dans ce pub se retrouvaient pour des nuits endiablées tout ce que Merthyr comptait de poètes, bons et mauvais, de fous, d’irréguliers, et la ville en comptait un bon nombre. Par contraste, la Bretagne que je connaissais était une terre compassée, triste, soucieuse du qu’en-dira-t-on, et je crains qu’elle ne le soit restée. A Garth Newydd, pour la première fois j’ai rencontré des poètes vivants, et même si j’étais incapable de les lire, cela me paraissait admirable, et dans la bibliothèque de Harri Webb, le plus vieil habitant de la demeure, son capitaine en quelque sorte, un poète de renom lui-même, j’ai découvert un curieux livre, In Memoriam James Joyce, de Hugh MacDiarmid, dont on me disait qu’il était écossais. Pendant tout un été j’ai essayé d’y comprendre quelque chose, avec peu de résultats, mais mon intérêt était piqué par ce texte extravagant, bourré de citations, et je reste aujourd’hui un fervent lecteur de l’œuvre de MacDiarmid, un poète à l’égal des plus grands. Je trouvai le courage de lui adresser un de mes premiers recueils. Il me répondit gentiment par une invitation à lui rendre visite à Biggar, mais l’Ecosse était loin et nous n’avions pas beaucoup d’argent.

A la fin de 1974, je quitte la Bretagne pour les Etats-Unis, après que je me vois refuser un poste d’enseignement en Roumanie et après que je refuse la place que me proposent des amis africains à Bouaké, en Côte d’Ivoire. A partir de là, ma vie se confond avec le monde anglophone, en tout cas s’y situe entièrement. Pendant plusieurs années, je n’écris pratiquement plus rien, absorbé par la nécessité de survivre, par l’apprentissage d’une langue que je connaissais si mal, et puis par la découverte d’un autre monde, par la surprise des rencontres. Alors qu’au départ je ne désirais pas y rester plus de deux ans – mais est-ce que je sais aujourd’hui ce que je voulais vraiment, car je vivais dans le chaos et la confusion – ces deux années se sont changées en trente-cinq, plus de la moitié de ma vie. J’ai vécu en Amérique plusieurs vies, sur lesquelles je ne m’étendrai pas.

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Dans mon dernier recueil, Abalamour, à la suite d’une erreur de transmission de fichiers, la partie la plus longue, « Quatre à Quatre », a perdu son titre original, « Pas complètement chinois », et ses deux sous-titres intercalaires, « Américain, pas de trop », « Breton, à peine ». C’est dire que, si je suis devenu américain, je ne le suis pas devenu complètement, et que, bien que je sois resté breton, c’est avec tant de réserves qu’on peut se demander si je le suis encore. Certains ne se privent pas de me le faire savoir, et ils ont raison. La Bretagne est ce « non-pays », pour me citer moi-même, où l’on aime que les gens soient morts avant de s’en emparer.

Ailleurs, j’ai raconté comment j’ai débarqué à New York un jour de novembre 1974, une petite valise à la main, et dans les poches de mon manteau deux livres, un volume de Shakespeare et Lectures de la poésie américaine, de Serge Fauchereau, qui était déjà mon ami. A ma déconvenue, je recherchai dans les librairies les œuvres dont parlait Fauchereau et n’en trouvai presque aucune. Il m’a fallu du temps pour comprendre que les librairies ne proposent que la poésie que publient les grands éditeurs newyorkais et que celle-ci est le plus souvent peu intéressante. Avant d’en arriver là, je devais apprendre la langue et tout ce qui va avec, chaque jour, dans les colonnes du New York Times, dans les feuilles de chou locales, dans les livres bien sûr, dans les conversations – un apprentissage sur le tas qui n’allait pas sans son lot de situations cocasses ou embarrassantes. Il est facile d’en rire après coup, mais quand on le vit et qu’on se demande sans cesse ce qu’on fait là, le cœur vient souvent à manquer. Un jour pourtant, à la librairie de Brown, j’ouvre un livre de poèmes et tout à coup je me rends compte que non seulement je comprends presque tout, mais que j’aime ce que je lis. Jour de victoire, car désormais je ne dépends plus des autres pour mes appréciations littéraires, même si l’avis de certains me reste précieux.

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En automne 1977, je suis arrivé à Providence, dans le Rhode Island, le plus petit Etat de l’Union, sur la côte atlantique, entre Boston et New York. L’Université Brown, qui s’y trouve, m’offrait une bourse qui me permettait d’entamer des études de doctorat. Cela paraissait à la fois étrange et grisant. L’enseignement français m’avait mis à la porte en raison de mes activités politiques, et quand aux Etats-Unis je déclarais que j’étais un poète breton, il n’est pas sûr que les gens eussent une idée de ce que cela signifiait, mais cela soulevait beaucoup d’intérêt. Je savais qu’à Providence vivaient deux poètes, Keith et Rosmarie Waldrop, et trop timide pour le faire je n’avais pas tenté de les rencontrer. C’est Serge Fauchereau qui, au printemps suivant, venu me rendre visite depuis New York, m’a emmené chez eux d’autorité. J’habitais à dix minutes à pied de leur maison. Nous avons été accueillis à bras ouverts, et moi je me suis fait engueuler quand Keith et Rosmarie ont découvert que j’étais leur voisin depuis plus de six mois.

Je connaissais déjà, pour avoir fait un séjour de six mois à Iowa City, dans l’Iowa, l’existence des programmes de Creative Writing. N’oublions pas qu’à cette époque, rien de semblable n’existait en France, pas plus que les lectures publiques de poésie. Celui qui a lancé les lectures en France, me semble-t-il, au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, c’est Emmanuel Hocquard, lui aussi passé par Iowa City, quelque temps après moi. Le premier atelier de création littéraire était né à l’Université de l’Iowa, et son fondateur, Paul Engle, après avoir passé la main, avait lancé le programme international où j’avais été invité. J’avais pu observer de près le fonctionnement et les limites du workshop domestique. Comme j’ai pu en avoir la confirmation par la suite, les étudiants qui s’inscrivaient en MFA (Master of Fine Arts), un cycle de deux ans, n’apprenaient pas grand-chose de ce que je tenais pour important. Le système les encourageait à une compétition effrénée entre eux, à faire grand cas des derniers poètes à la mode, et surtout à envisager la poésie comme une carrière. A la réflexion, pourquoi les poètes ne recevraient-ils pas une formation, puisque les artistes plasticiens, les compositeurs passent par l’école et le conservatoire ?

Brown University est l’un des rares programmes où les apprentis poètes ou romanciers reçoivent une formation de qualité, et cela était dû à la présence de gens comme Keith Waldrop, John Hawkes, Robert Coover, et d’autres qui ont suivi. Cela a été ma chance d’arriver là par hasard et d’être adopté au sein d’une petite communauté remuante, alerte, où j’ai été initié à ce qu’il y avait de plus contemporain et novateur. Pour dire la vérité, j’ai souvent été éberlué, choqué même, et mon initiation ne s’est pas faite sans résistances de ma part, mais si je me sentais en droit de refuser certaines tendances, je savais que tout retour en arrière était impossible. Pendant dix ans, j’ai vu défiler à Providence, parfois dans la maison d’étudiants dont j’avais la charge, un grand nombre de poètes américains, mais aussi sud-américains, italiens, africains, et français. Je connaissais mal la poésie française contemporaine. Il fallait aller à Paris pour trouver la plupart des livres, et de toute façon je n’aurais pas eu l’argent. La bibliothèque municipale de Brest n’offrait pas grand-chose, l’universitaire non plus, et à la Librairie de la Cité, rue de Siam, le rayon de poésie n’était pas la priorité. C’est vraiment à Providence que j’ai découvert la poésie française, et c’est là aussi que j’ai fait la connaissance de quelques poètes, dont Edmond Jabès, que Rosmarie Waldrop a traduit en anglais.

Pendant mes années américaines, je me suis détourné de la poésie proprement anglaise, à quelques exceptions près, Basil Bunting notamment, et c’est par l’anglais que j’ai tâché d’explorer le Brésil, la Chine et le Japon classiques et modernes, la Russie, la Pologne, tous les lieux dont je reste curieux. En prenant de l’assurance en anglais, je me suis même risqué à traduire quelques poètes américains de mon choix. Quiconque écrit devrait traduire, car en traduisant on apprend sa propre langue, on mesure l’espace qui sépare les langues, on apprend à défaire les carcans qui emprisonnent.

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Tenté par l’assimilation, et la refusant toujours, je n’ai jamais cessé d’être un outsider dans la société américaine – et je le suis devenu dans la société bretonne. Tout en explorant les concepts de nation, nationalité, nationalisme (un mot qui n’a pas le même sens que nationalism), minorité, universalisme, pour les besoins de certains de mes cours et pour moi-même, j’ai appris à me défier de toutes les identités, et je regrette qu’on parle si souvent d’identité bretonne, sans jamais définir ce qu’elle serait vraiment. Sans doute parce qu’il est impossible d’en donner une définition cohérente. Et pourtant la Bretagne existe. On peut en dire autant de toutes les identités, à commencer par la française, qui est censée être une identité politique, mais dont on voit bien que, dès sa naissance en 1789, elle n’a jamais cessé d’être ethnique aussi. Sinon, pourquoi aurait-on prononcé contre les langues autres que le français une condamnation à mort ? Etre français a été défini à partir de l’homme bourgeois parisien, blanc, hétérosexuel, francophone, et même si les temps changent, et ils changent, c’est une histoire qui pèse lourdement sur nous tous. Rappelons qu’on reconnaît une démocratie à la façon dont elle respecte les minorités.

Comme on peut l’entendre, ces questions m’agitent encore, et m’agacent, mais de moins en moins, par instants seulement. Après tout, même si les raisons que j’ai eues de quitter la Bretagne en 1974 ne sont pas toutes claires, il y en a une qui m’est apparue assez tôt : je ne voulais pas devenir un poète national, un poète officiel, rôle que j’avais commencé à jouer dans un malaise grandissant, et finalement je n’ai vu de solution que dans la fuite. Cela ne s’est pas fait sans un énorme sentiment de culpabilité, qui s’ajoutait à d’autres, mais jamais je n’ai regretté d’être parti. Dans un carnet daté du 12 juillet 1976, au cours de notre avant-dernière rencontre à Douarnenez, Georges Perros, à qui on avait déjà coupé les cordes vocales, m’écrit ceci : « Moi, c’est le contraire. Ma Bretagne est ton Amérique. Mais je n’ai pas de Bretagne. » Et sur la même page, il ajoute : « J’ai vécu à Paris comme toi en Bretagne ». De quoi parlions-nous exactement ? On ne le saura jamais, puisque mon côté de la conversation s’est envolé. Trente-six ans après, à la suite de Perros, j’ai envie d’ajouter : « Mais moi non plus je n’ai pas d’Amérique, et je n’ai pas de Bretagne. »

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Les questions que je me pose sont celles que se posent tous les poètes et tous les écrivains. Dans quelle langue écrire ? pour qui ? quel sort faire à la métaphore et à la métonymie ? et autres questions techniques qui vont au-delà de la technique. Au moment où j’écris ces lignes, après deux mois de vent et de pluie, le bas de la vallée disparaît dans un brouillard sans fin, je contemple le poirier du voisin qui pendant la nuit s’est écrasé sur mes framboisiers. J’aime ce qui est proche, j’aime ce pays, et je le déteste tout autant. J’aime le lointain qui, quand il est installé dans la tête, fait remonter le monde et m’empêche de dormir.

Paol Keineg, Le 26 juin 2012 « 

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