Le solo de cornet des îles gaéliques, Hugh MacDiarmid poète écossais, ou la grande amitié des choses créées

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La publication du premier recueil anthologique du poète écossais Hugh MacDiarmid, Un enterrement dans l’île, par les éditions Les Hauts-Fonds est un événement.

Considéré en Ecosse comme un poète majeur, très peu nombreux sont les lecteurs de la sphère francophone à le connaître.

La superbe traduction du poète Paol Keineg permet aujourd’hui de réparer une injustice.

Remerciements, et discussion.

En dehors des travaux de Jacques Darras et du poète picard Ivar Ch’Vavar, pourquoi le poète écossais Hugh MacDiarmid (1892-1978) est-il si peu connu en France ?

Je l’ignore. Je peux seulement imaginer que, s’il avait été irlandais, il aurait joui d’une certaine reconnaissance. Il faudrait interroger les scotticistes de la Faculté des Lettres, en particulier Camille Manfredi, sur la question de savoir pourquoi le fait d’être écossais vous rend presque invisible en France.

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Comment avez-vous choisi l’ensemble des poèmes de l’anthologie que vous présentez avec Un enterrement dans l’île ? Avez-vous été guidé essentiellement par des principes d’ordres thématique et formel ?

Les poèmes ont surtout été choisis en fonction de mes goûts et de mes capacités à les traduire. Ce qui a tout de suite posé le problème du scots, car les poèmes en écossais, présentés tels quels au public anglophone, accompagnés d’un glossaire, peuvent difficilement être traduits en français standard. J’en ai traduit deux ou trois, mais je n’ai pas touché à ce chef-d’œuvre qu’est A Drunk Man Looks at the Thistle, car je ne suis pas en mesure de lui rendre justice. De plus, le français est une langue extrêmement normative, intolérante même, peu encline à accueillir les « déviances » linguistiques, les siennes aussi bien. Il suffit de lire les traductions de Faulkner pour mesurer à quel point niveaux de langue et dialectes sont tellement mal rendus qu’ils en deviennent ridicules.

Les poèmes sont donnés dans une logique chronologique. Pourquoi ne pas les avoir datés précisément ?

Oui, j’aurais dû le faire, au moins dans le sommaire.

On rattache généralement Hugh MacDiarmid au courant moderniste, aux côtés de T. S. Eliot et Ezra Pound. Pouvez-vous en rappeler les traits ?

Il serait trop long de se lancer là-dedans ! Pour aller vite, disons qu’aux alentours de 1910, poètes, romanciers, peintres, compositeurs, danseurs répondent en quelque sorte à l’injonction d’Ezra Pound : « Make it new ! » Les poètes de l’aire anglophone tournent alors le dos à la langue victorienne ; Pound lui-même va puiser dans la poésie occitane, dans la poésie classique chinoise, et T.S. Eliot introduit le collage.

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A quelles difficultés de traduction vous êtes-vous heurté ? En quelle(s) langue(s) MacDiarmid écrivait-il ? Qu’appelait-il « l’écossais synthétique » ?

Les difficultés ont été nombreuses, comme toujours quand on traduit. Les poèmes les plus simples d’apparence ne sont pas les moins compliqués à traduire, ainsi qu’on le découvre douloureusement… MacDiarmid commence à écrire en écossais, presque exclusivement, puis la part de l’anglais dans son œuvre ira grandissant. Je ne peux dire pourquoi, n’étant vraiment pas un spécialiste. Il faudrait interroger Alan Riach, son meilleur connaisseur, professeur à l’université de Glasgow, quand il viendra prochainement en Bretagne.

Engagés dans le Parti national écossais, mais aussi au parti communiste, dont il fut exclu, avant de réintégrer au moment où beaucoup le fuyaient, en 1956, MacDiarmid était-il un insoumis fondamental ou un adepte du contre-pied permanent ? Il évoque « la perle lépreuse de la culture capitaliste » dans « Mes chants sont kandym sur la Terre vaine ».

MacDiarmid constate que le scots, langue littéraire pratiquée et honorée, tombe en désuétude depuis la fin de l’indépendance et l’Acte d’union (1707). Il décide de la relever en l’enrichissant de tous ses dialectes, en s’aidant de tous les dictionnaires, de tous les livres, au besoin en la créant. La publication de A Drunk Man en 1926 marque le début d’une véritable renaissance écossaise.

A-t-il écrit sur ses voyages en Chine et en URSS ? Y était-il invité par des partis frères ?

Je ne sais pas.

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Une tension semble constamment présente dans son œuvre, entre le matérialisme marxiste (poème « L’imbécile ») et une spiritualité naturelle d’essence chrétienne (« Les presbytériens »). Percevez-vous chez lui une évolution d’ordre politique ou religieuse ? Comment meurt-il ?

Je ne vois pas de tension entre ces deux polarités, en tout cas pas dans le sens où vous l’indiquez. La lecture de « L’imbécile » (The Fool) m’a tout de suite frappé, car un vieil ami, poète irakien, me citait souvent la parole d’un mystique musulman qui disait à peu près ceci : « Si tu rencontres quelqu’un qui dit qu’il est Dieu, tue-le. » Ce n’est pas là la parole d’un athée, mais d’un croyant. Par ailleurs, dans « Les presbytériens » (The Covenanters), MacDiarmid n’oppose pas obligatoirement marxisme et religion. Je ne crois pas qu’on puisse dire qu’il est chrétien, mais à la fin d’« Un enterrement dans l’île » il avance que « le matérialisme promet / Quelque chose qui ne diffère pas tellement / De la vie éternelle. »

La contradiction (catholicisme/protestantisme ; Hautes et Basses Terres…) ne structure-t-elle pas profondément l’âme écossaise (poème « L’antisyzygie calédonienne ») ?

Oui, bien sûr, mais ne peut-on pas élargir l’antisygyzie à beaucoup d’autres pays ?

« Il m’est véritablement impossible d’être moi-même / Sans mettre à jour l’étrange, la mystérieuse, l’affreuse / Vie de mon peuple à l’intérieur de ma vie / – La terrible, l’aveuglante découverte / De l’Ecosse en moi, de moi dans l’Ecosse » (poème « Conception ») : l’Ecosse était-il pour lui à la fois une force motrice et une aliénation ?

Certainement. MacDiarmid est conscient des dangers d’une obsession qu’il combat en lui-même.

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Comment comprenez-vous le poème intitulé « L’arme » : « L’acier trempé de l’Ecosse passé au feu de l’Irlande / Est l’arme que je veux. » ?

Ces deux vers sont extraits, et isolés, d’une longue suite intitulée The Kind of Poetry I Want (La poésie que je voudrais ?). Il regrette, me semble-t-il, la passivité et le légitimisme de ses compatriotes quand il les compare aux Irlandais qui, à Pâques 1916, ont donné le coup d’envoi d’un ébranlement général de l’Empire.

MacDiarmid avait l’ambition de « toucher l’homme de la rue » par ses vers. Y est-il parvenu ?

Je ne saurais le dire. Certains poèmes, parmi les plus faciles, ont sans doute fait leur entrée dans le canon scolaire. Quant à « l’homme de la rue », c’est une autre histoire.

Je puis dire par contre, puisque nous parlions de l’Irlande, que Yeats ou Seamus Heaney font l’objet d’un amour fervent dans toutes les classes de la société irlandaise.

« Rien que fourrage à moutons et pardamus / Et mer noire défilant devant un cheval piaffeur / Et petite lumière paléocryptique veillant / A travers les gypses de ce panopticon / Sur l’humanité au dernier stade de la pellagre » (poème « Ephphata ») : MacDiarmid était-il aussi dadaïste ?

Dadaïste, sans doute pas, mais MacDiarmid aime les dictionnaires et ne se prive jamais d’employer des mots obscurs ou rares, pour leur sonorité, ce qui a le don de me ravir…

NPG P697; Hugh MacDiarmid by Lida Moser
by Lida Moser, vintage print, 1949

« J’ai connu tous les orages qui grondent. / J’ai été chanteur à la manière / De mon peuple – poète passionné. / Tout cela appartient au passé. / Le calme est descendu dans mon âme. / La tempête de la vie s’est apaisée. » (poème « La mort de Skald ») : Paol Keineg, ces vers parlent-ils de vous ?

Presque tous les poèmes de MacDiarmid parlent de moi !

Qui étaient les amis littéraires de MacDiarmid ?

Je ne peux pas le dire exactement, pas plus que je ne peux nommer ses nombreux ennemis, qui n’ont pas tous disparu. J’ai pu constater, chez quelques jeunes poètes contemporains, à quel point il continue d’irriter. C’est merveilleux.

Pourquoi a-t-il souhaité vivre pendant neuf ans (1933-1942), avec sa deuxième femme et leur enfant, dans l’archipel des Shetland ? Que recherchait-il ? Une sorte d’absolu de lumière né de la pauvreté et d’un rapport premier avec la terre, l’eau, le vent et les mots ? N’y a-t-il pas ici quelque chose de l’attitude janséniste face au vide et l’absence/présence ?

 J’ai lu qu’à la suite d’une dépression nerveuse il avait désiré prendre du champ.  Pensait-il qu’il resterait aussi longtemps à Whalsay ? Ce n’est pas sûr. Comme vous l’indiquez, élevé dans la foi calviniste, peut-être a-t-il trouvé là-bas son paysage intérieur.

Par contre, je me suis souvent demandé comment sa femme, Valda Trevlyn, une Cornouaillaise, avait pu accepter ces longues années de grande pauvreté.

Avez-vous choisi « Un enterrement dans l’île » comme titre de votre recueil pour la beauté simple, sans artifice, presque douce ou apaisée, de ce poème qui relève d’une profession de foi ?

Oui, sans doute, mais aussi parce que c’est le premier poème dont j’ai achevé la traduction, et quand j’en ai fait la lecture devant un groupe d’amis, j’ai compris, devant leur intérêt et leur émotion, que je n’avais pas tout à fait trahi MacDiarmid.

Je pense que c’est Alain Le Saux qui a suggéré ce titre, et nous avons eu la chance que la famille du peintre John Bellany autorise Les Hauts-Fonds à reproduire un détail de son tableau, « The Poet ».

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Quelles parentés entre James Joyce et MacDiarmid ? On peut lire ceci dans « In memoriam James Joyce » : « Car ceci est la poésie que je veux, / Qui passe d’un sujet à l’autre / Et parcourt les époques en tous sens, / Mais sans jamais perdre le contrôle / Comme une saeta ou un chant de flamenco. » Quel est ici l’apport du travail de Christine Vergnioux dans votre traduction ?

En intitulant son très long poème In Memoriam James Joyce, il est évident que MacDiarmid plaçait le romancier irlandais très haut. Je n’en ai traduit qu’un court passage, et j’étais loin de me douter que j’allais rencontrer de réelles difficultés au sujet des mots grecs. D’après le contexte, j’avais cru naïvement qu’il me suffirait de trouver un/e professeur/e de grec, car je ne connais pas cette langue. Les deux premières personnes ont dit leur embarras, et finalement, sur les conseils de Marc Le Gros, je me suis adressé à Christine Vergnioux, de Quimper. Celle-ci s’est livrée à un passionnant travail de détective, avec l’aide d’une amie à Athènes, et c’est ainsi que j’ai découvert un MacDiarmid facétieux, jouant avec le grec ancien et le grec moderne, sans trop se soucier de cohérence ou de correction grammaticale. Cet aspect-là de MacDiarmid, je crois bien, n’avait jamais été repéré avant les découvertes de Christine Vergnioux.

Comment MacDiarmid considérait-il la science, domaine qui semble le fasciner ? Il écrit dans « Ode au vent du nord » : « Notre tâche n’est pas de reproduire la Nature / Mais de créer et de l’enrichir / Par les notes de musique, les tableaux mathématiques, la géométrie / Que la Nature ignore, / Construction artificielle de l’homme / Qui permet à celui-ci d’établir ses connaissances / Et sa volonté de créer. »

MacDiarmid s’est de plus en plus intéressé à la science, aux sciences, et son plaisir gourmand à accueillir la langue scientifique, les vocabulaires techniques, me réjouit.

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Quels philosophes ont-ils pu nourrir sa pensée, particulièrement éclatante dans « Sur une plage soulevée », poème testamentaire ?

Je ne le sais pas exactement, et je compte bien sur Alan Riach pour éclairer ma lanterne. Ce poème, l’un des plus connus du poète, m’a donné beaucoup de fil à retordre. Jacques Darras l’a traduit avant moi, et je me suis fixé pour règle de ne pas relire sa traduction. Je la lirai sans doute un jour prochain.

Le lisez-vous depuis longtemps ? L’avez-vous découvert lorsque vous viviez aux Etats-Unis ?

J’étais jeune quand j’ai découvert In Memoriam James Joyce dans la bibliothèque de Harri Webb, à Merthyr Tydfil. Plus tard, en 1967, j’ai acheté à leur parution les Complete Poems, qui étaient loin d’être complets. Je me rappelle avoir tenté de traduire à Brest « Sur une plage soulevée », malgré ma méconnaissance de l’anglais. Arrivé à la moitié, j’y ai renoncé, Par contre, en 1979, dans le dernier numéro de la revue Bretagnes, qui célébrait Georges Perros, décédé quelques mois auparavant, j’ai publié cinq poèmes de MacDiarmid. Je les ai repris dans le recueil, après les avoir retravaillés.

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Hugh MacDiarmid, Un enterrement dans l’île, poèmes traduits par Paol Keineg, éditions Les Hauts-Fonds, 2016, 128p 

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