Les Hauts-Fonds, portrait d’une maison d’édition

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La récente publication du recueil anthologique Un enterrement dans l’île, du poète écossais Hugh MacDiarmid (traduction Paol Keineg), offre l’occasion de mieux découvrir la maison d’édition finistérienne Les Hauts-Fonds.

Aussi discret que terriblement nécessaire dans la transmission de paroles et oeuvres qui comptent, quand le Calcul dévore toute possibilité de beauté et d’expérience de langue véritable, le travail d’Alain Le Saux, on l’aura compris, est précieux.

Nous nous sommes entretenus à propos de la création des Hauts-Fonds et de ses choix éditoriaux.

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Votre maison d’édition Les Hauts-Fonds existe depuis mars 2008. Quel fut son acte inaugural ? Etait-ce la publication de On achève bien Auden, de Jean-Yves Le Disez. Pourquoi ce choix ?

Non. L’acte inaugural de la naissance des Hauts-Fonds fut la publication de mon livre, CruciFiction. Pour résumer en quelques mots « l’histoire » : je devais effectuer une résidence en Argentine, et je n’avais pas de livre à offrir. J’avais cependant publié deux recueils, dont l’un était devenu indisponible. Comme je venais de réaliser (hors commerce) quelques petits livres pour une enfant atteinte du syndrome de Dravet avec mon ami Didier Pavois, je lui ai proposé de concevoir ce recueil rassemblant des textes sur dix ans. Ce fut très rapide. Didier était inspiré, j’étais enthousiaste, et ce premier essai posait les bases de ce qui allait devenir la collection de poésie des Hauts-Fonds, telle qu’elle se présente esthétiquement aujourd’hui. Je veux dire aussi qu’il n’y avait nul désir, à l’origine, de créer une maison d’édition – ni d’ailleurs de ma part, je le souligne, celui de m’autoéditer…  Quant au texte de Jean-Yves Le Disez, qui s’intitule On achève bien Auden, il inaugurait, lui, la collection Essais. En peu de pages, c’est un magistral traité de la traduction, inspiré, ludique et heureux.

Vous fonctionnez en association. Votre bureau resserré est composé de Marie-Paule Zuate, de Didier Pavois et de vous-même. Quels sont le rôle et le parcours de chacun ?

Didier Pavois est maquettiste. Il conçoit la mise en pages. Généralement, je choisis les couvertures. Marie-Paule Zuate, qui fut correctrice (chez Grasset, Gallimard, etc.) — il y a beaucoup de correcteurs aux Hauts-Fonds ! —, assure la bonne marche : sa rigueur comme son écoute suppléent à ma distraction et mon manque de temps. Mais il faut aussi évoquer Nathalie, Fatima, Patrice, Kathy, Manu, Stéphane, Jacques… L’association est importante. L’édition, à rebours de ce qu’enseignent certains masters dits Métiers du livre, n’est pas qu’une entreprise commerciale : c’est une aventure humaine et intellectuelle.

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Comment définiriez-vous la ligne éditoriale des Hauts-Fonds ?

Une grande place est faite à la surprise. On navigue entre dilections (le surréalisme, par exemple) et prédilections (la fulgurance aveuglante des Fêtes sévères de Guy Cabanel), et, plus rares, des élections, ces textes flamboyants de lyrisme, abrupts à l’œil, ces destins poétiques qui ont tout de comètes solitaires, aux erres rapides et traversantes, tels René Crevel, Jean-Paul Martino, Guy Benoît. La maison d’édition, née, je le répète, par hasard, est devenue un port, un havre d’inquiétude, où font escale, du monde entier, des Espagnols, des Argentins, des Gallois, des Russes, des Écossais… Le rythme de trois à quatre parutions annuelles semble s’imposer, dicté par les rencontres, souvent. Donner de la voix dans/à une époque de gorges enrouées. Oui, la surprise est encore dans la poésie, le poème… Il y a là des aventures possibles, là comme dans le pamphlet ou l’essai.

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Vous êtes sensible au surréalisme, la publication de textes de Guy Cabanel, René Crevel, Jacques Lacomblez et Claude Tarnaud en témoigne. Qu’est-ce que le surréalisme pour vous ?

Le surréalisme est un formidable moment des lettres françaises. Une ébullition. Une intensité. Toutefois, aujourd’hui, je suis peut-être plus sensible au dadaïsme, et au futurisme : plus authentiques ? À mes yeux, Tzara est un immense poète. Je tenais à « publier » René Crevel (sur une idée de Patrice Beray, nous avons conçu « le » recueil de poèmes qu’il n’a jamais constitué), qui m’apparaît exemplaire. J’ai aussi beaucoup lu René Char. Artaud, évidemment… Ce sont les trajectoires qui m’intéressent. L’effet « groupe » m’a toujours, en fait, profondément dérangé, et, je dois le reconnaître, inquiété. De l’Église surréaliste ce sont les martyrs et les excommuniés qui m’ont marqué !

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Plus largement, quelle définition de la poésie tenteriez-vous ?

Je n’en tenterai aucune. Finalement. Sur ce point, je rejoins le chenapan céleste Dylan Thomas (lettre à Henry Treece, 1938) :

« Le poème est comme tous les poèmes, sa propre question et réponse, sa propre contradiction, son propre accord. Je demande seulement que ma poésie soit prise littéralement… Un poème ne tend qu’à sa propre fin, qui est le dernier vers. Tout ce qui est au-delà est l’affaire problématique de la poésie, pas du poème. »

Dans l’ensemble, c’est l’intensité (du poème, de la vie…) qui m’attire, me retient. On peut être troublé, remué, renversé par la poésie de Marina Tsvétaiéva comme par la noire nécessité de Ian Curtis (Joy Division). Être fasciné par la « poignance » d’Armand Robin comme par la tension (dont il est tissé) du poème Abalamour, de Paol Keineg (que je suis fier d’avoir publié). Il y a, de ce point de vue, par exemple, une indéniable, ravageuse puissance dans la voix d’Alice Massénat. La tiédeur ou un insipide laborieux bien-faire/bien-écrire (qui abondent…) m’ennuient.

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L’un de vos derniers ouvrages publiés, Claude Cahun. L’antimuse, d’Anne Egger, est différent de ce que vous avez publié jusqu’alors. Est-ce le début d’une collection consacrée à la photographie ?

Non, cet ouvrage n’était pas conçu comme un ouvrage de photographie, mais bien comme une biographie consacrée  à une « une femme indépendante, émancipée, rentière, discrète, homosexuelle non militante, pudique, audacieuse, “écrivain errant” (selon Pierre Mac Orlan), “cavalière désarçonnée” (selon André Breton), artiste polyvalente, musicienne, révolutionnaire, surréaliste atypique, photographe, courageuse, résistante insolite pendant la Seconde Guerre mondiale, en un mot inclassable » (Anne Egger). J’ai en vue un second ouvrage, mais je cherche le biographe capable de réaliser un ouvrage aussi dépouillé (il n’y a pas de « romancement », pas d’esthétisation superflue dans son texte…) que celui réalisé par Anne Egger.

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Vous publiez des auteurs venant de deux grandes sphères géographiques ou linguistiques, des écrivains gallois et écossais, mais aussi le Breton Paol Keineg avec Abalamour, ainsi que des écrivains de culture hispanique. Pourquoi ?

Il n’y a pas de volonté délibérée de constituer des « bibliothèques » hispanique, ou galloise, ou bretonne, ou eskimaude… J’accueille des textes. Des poètes « du monde entier ». Éditer, c’est, d’une certaine façon, se fabriquer une bibliothèque personnelle que l’on va partager ensuite avec qui le désire.

Quel est, selon les termes de la novlangue actuelle, votre « modèle économique » ?

La survie.

Votre rythme de publication ne s’est-il pas accéléré ces derniers temps ?

Cela est dû en partie au programme éditorial que nous avons soumis au Conseil régional, qui nous soutient. Cela implique un certain nombre de parutions sur une période de deux ans.

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Qui sont les prochains « poissons turbulents, vives comme murènes et cérates égarés », que votre maison d’édition accueillera ?

Le Pétersbourgeois Viktor Krivouline, l’Argentin Washington Cucurto, Jacques Josse, le Kabyle Brahim Hadj Slimane…  Les projets (les désirs) sont abyssaux. Et nous n’avons qu’un aquarium !

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Dernier ouvrage publié, Leçons de vertige, du Catalan Joan Margarit (anthologie établie par Noé Pérez-Nunez) est une belle édition bilingue d’un poète ne craignant ni le narratif, ni le lyrisme envisagé comme chant faisant vibrer le temps lui-même.

Proposition : « Car un mauvais poème n’est jamais neutre, il contribue à salir, à remplir de désordre le monde, tout comme un bon poème contribue à sa manière à augmenter l’ordre et l’hygiène du monde. Bien que nous sachions qu’au final ce sont les ordures qui prendront toute la place : ainsi l’affirme le deuxième principe de la thermodynamique, principe sérieux et terrible, et qui établit également un rapport entre vieillesse, gloire et mort. »

 

Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Light Motiv dit :

    Bonjour Fabien,

    Ravie de commencer cette journée en prenant des nouvelles de mes anciens professeurs !

    Je vous envoie aujourd’hui un exemplaire de Rikuzentakata de Naoya Hatakeyama.

    En vous souhaitant une bonne journée,

    J'aime

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