Je crois qu’un jour, de Fabrice Guénier, le livre des égarements

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On raconte généralement n’importe quoi sur la prostitution, quand on cherche à n’y voir qu’ordure et rapports de domination méprisants, alors que s’opère parfois, dans l’acte tarifé de non-rapport sexuel consenti, un sacrifice brûlant, menant le supposé consommateur à sa consumation, à sa perte, à sa perdition, à l’amour aussi.

Il y a du sacre dans le sacrilège, et du sacré dans ce qui s’abandonne malgré soi.

Touriste sexuel à Pattaya, Fabrice Guénier a écrit par deux fois déjà, de façon bouleversante, sa rencontre des filles de bar de Thaïlande (Les Saintes, Gallimard, 2013), leur générosité, leur courage, et son amour fou pour l’une d’elle, morte brutalement à vingt-trois ans, lui rendant hommage avec Ann (Gallimard, 2015), livre conçu comme une traversée du désir, de la maladie et de la mort, aux côtés d’une femme splendide.

Il est beau aujourd’hui de découvrir Fabrice Guénier autrement, tout à la fois identique et différent.

Réédition augmentée de son premier livre, autoédité en 1998, Je crois qu’un jour, est un « journal photographique d’un hiver ordinaire », récit fragmentaire d’une rupture construit avec une grande délicatesse (Filigranes Editions, 2016).

En noir et blanc argentique, et nuances de gris, grisailles, grisés, les images de Fabrice Guénier paraissent surgies d’une malle ancienne, mais c’est tout simplement la mémoire qui se débonde, en cailloux de poésie, blocs de passé flous, traces de vie solides et évanescentes.

Dans cette histoire, tout commence fin décembre, à l’instant du basculement de l’année en un nouvel ordre. On dirait un conte : « Depuis un an, je vis à nouveau seul avec la petite fille. Certains matins, je lave trois tasses, trois petites cuillers, je les pose à égoutter sur le bord de l’évier. Je pars travailler. »

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Still life, dit-on en anglais d’une nature morte française, ou la vie plus présente que la vie, comme une femme étendue sur l’herbe d’un parc, jambes légèrement décroisées. Abordée.

L’enfant/jeune fille prend son bain, quand son père/amant, enfermé sous la lumière rouge de son laboratoire, voit apparaître l’image de son désir.

Dimanche : « On nous explique que l’amour exige un effort, un travail quand il demande juste le contraire d’un effort : une confiance. »

Un rideau déchiré flotte dans un palais en ruines. Une épaule nue. Un livre taché d’encre.

Une ombrelle qui tourne à nous rendre fou.

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Les poèmes de rien se succèdent, en face de chaque image, posés sur le côté gauche de la page :

« Le rideau de la douche est magnétique.

Dans cet hôtel.

Dans la buée, le plastique collerait à la peau d’une fille.

Moulerait son ventre. »

Au chapitre quatre, l’amour ressemble à une méduse.

« Elle a les cheveux noirs jusqu’aux reins, la lumière est blanche. »

« Elle s’appuie contre mon épaule. Il s’agit moins de faire l’amour que d’être dans cette chambre, avec cette fille. Etre au monde, et pas tout seul. »

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La beauté tue, on ne comprend rien, les images sont idiotes.

Lolita ne reviendra pas, le temps est décevant.

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Je crois qu’un jour est un lied, une chanson douce et triste prononcée par un promeneur ayant lu les microgrammes de Robert Walser, ou pas.

« Je crois qu’un jour on s’égare et que ça ne s’arrête jamais ».

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Fabrice Guénier, Je crois qu’un jour, Filigranes Editions, 2016

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Entrer chez Filigranes       

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