Le Spleen de Téhéran, et les merveilleux nuages, par Jafar Panahi

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Il y a chez les cinéastes iraniens contemporains (Abbas Kiarostami, Jafar Panahi, Asghar Farhadi, Moshen Makhmalbaf) comme un goût de l’errance (de préférence en voiture), de la mise en abyme (vertige borgésien des récits) et de la métaphysique (l’arbitraire d’un emprisonnement n’est pas impossible) faisant des œuvres de ces artistes de vrais objets de fascination et de méditation.

Dans le court métrage que lui a demandé le Centre Pompidou (Où en êtes-vous Jafar Panahi ?) à l’occasion d’une importante rétrospective de la quasi-intégralité de ses films, le cinéaste du Ballon blanc (1995), du Cercle (2000), de Sang et Or (2003) et de Taxi Téhéran (2015), entre autres joyaux, prend la voiture pour se rendre sur la tombe de son ami Abbas Kiarostami (mort en juillet 2016), dont il fut l’assistant.

Interdit officiellement de tourner par les mollahs depuis 2010, le court métrage qu’il a imaginé est une nouvelle fois, après Ceci n’est pas un film (2011), un acte de courage, sortie par le haut de la dépression qui le guette constamment, après l’avoir déjà englouti une fois. On y entend par exemple qu’« un cinéma qui s’intéresse aux maux sociaux, qui montre les douleurs de la société, qui pousse les gens au pouvoir à réfléchir » est considérée comme une véritable provocation dans son pays.

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Par la grâce du Centre Pompidou, et des éditions Filigranes, on découvre aujourd’hui que le cinéaste assigné à résidence utilise aussi la photographie pour s’échapper, à la barbe de ses geôliers.

Capturant des nuages depuis les fenêtres de sa maison, ou lors d’échappées plus ou moins clandestines, le cinéaste oppose aux butées que le pouvoir lui inflige ce que l’historien de la photographie Clément Chéroux nomme « la forme la plus exacte de la liberté ».

On pourrait voir en chaque nuage la forme d’un tourment, la palette projective de sombres humeurs, mais on préférera regarder ces masses impalpables comme un désir de beauté irréductible, le pouvoir métamorphique des nuées symbolisant très certainement une capacité infinie à disparaître pour renaître autrement, plus loin, différemment, dans le tourbillon d’une mise en scène permanente, tel le vieux Wang-Fô de Marguerite Yourcenar noyant ses bourreaux en peignant des cataractes, et s’enfuyant de sa prison par le pouvoir de pinceaux passe-muraille.

Confidence faite à Jean-Michel Frodon : « Un jour où je tournais en rond, ne sachant pas quoi faire, j’ai regardé par la fenêtre de mon appartement, et j’ai vu les nuages. Ils m’ont semblé très impressionnants, j’ai pris mon appareil et j’ai commencé à les photographier. J’ai aimé le résultat, alors j’ai continué. »

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En 1952, le philosophe juif allemand Leo Strauss publiait La persécution et l’art d’écrire (1952), essai sur l’écriture entre les lignes (Maïmonide, Spinoza, Montesquieu), nécessaire quand le pouvoir montre ses griffes.

En 2016, en Iran, lorsque l’on est un cinéaste doublé d’un intellectuel, c’est toujours la même histoire.

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Jafar Panahi, images/nuages, textes de Clément Chéroux et Jean-Michel Fredon, préface de Serge Lasvignes, Filigranes Editions / Centre Pompidou, 2016, 80p

Entrer chez Filigranes

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Livre édité à l’occasion de la rétrospective et de l’exposition Jafar Panahi au Centre Pompidou, commissariat Clément Chéroux, du 7 octobre au 13 novembre 2016

Aller au Centre Pompidou

Voir sur le site de Telerama  Où en êtes-vous Jafar Panahi ?

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« L’Étranger

– Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis? ton père, ta mère, ta soeur ou ton frère?
– Je n’ai ni père, ni mère, ni sœur, ni frère.
– Tes amis?
– Vous vous servez là d’une parole dont le sens m’est resté jusqu’à ce jour inconnu.
– Ta patrie?
– J’ignore sous quelle latitude elle est située.
– La beauté?
– Je l’aimerais volontiers, déesse et immortelle?
– L’or?
– Je le hais comme vous haïssez Dieu.
– Eh! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger?
– J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages! »

(in Le Spleen de Paris, Charles Baudelaire)

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