Du village comme mise en scène, par le photographe Pascal Grimaud

LE TEMPS PRESENT, VILLAGES DANS LES BOUCHES DU RHONECHARLEVAL, FRANCE, 2014
LE TEMPS PRESENT, VILLAGES DANS LES BOUCHES DU RHONE CHARLEVAL, FRANCE, 2014

Le temps présent, de Pascal Grimaud, est un travail troublant sur un territoire situé entre quelques communes des Bouches-du-Rhône.

Y sourd une inquiétante étrangeté, entre reconnaissance évidente du pays de l’enfance, et falsification des apparences.

Le village peut aussi être un artefact, quand on y fantasme un lieu d’authenticité, une sorte de doublure où les amateurs ont pris le pouvoir.

L’infra-ordinaire rejoint ici l’extra-ordinaire d’une possibilité de tragédie palpable à chaque instant.

Rencontre passionnante avec un photographe qui n’en a pas fini avec la traversée des miroirs.

LE TEMPS PRESENTPUYLOUBIER MARS 2016
LE TEMPS PRESENT PUYLOUBIER MARS 2016

Les photographies montrées dans Le temps présent (Filigranes Éditions, 2016) s’inscrivent dans le programme images contemporaines/Patrimoine du Factotum. Qu’est-ce ? En quoi le Conseil départemental des Bouches-du-Rhône est-il partie prenante de votre projet ?

Il s’agissait d’un dispositif d’aide à la création photographique avec une problématique centrée sur le département, sur une durée « confortable », en moyenne deux ou trois ans, avec un rendu sous forme d’exposition et de livre, projet porté par Justine Flandrin de l’association Le Factotum, et financé par le Conseil général. La grande majorité des travaux ont aussi enrichi les archives départementales. J’avais entrepris un travail sur mon village et je n’avançais plus. C’est lors d’une rencontre avec les V. Traquandi et A. Barruol, chargées de mission Patrimoine et Arts visuel, que l’idée de me confier cette commande est née.

Êtes- vous sensible au thème perecquien de l’infra-ordinaire ? Les photographies de Temps présent ne pourraient-elles pas être présentées sous le titre général de « tentative de description d’un lieu » ?

Je travaille depuis de nombreuses années sur des territoires lointains, d’outre-mer. J’ai commencé par une photographie de reportage en noir et blanc, une initiation, qui avec le recul m’apparaît comme un passage salutaire. Quitter son quotidien, ses repères, essayer de retranscrire son rapport au monde, aller vers des personnes en situation difficile. J’ai beaucoup d’empathie lors de mes rencontres avec « l’extra-ordinaire » : prostitution, enfants qui vivent dans la rue… du classique dans le photo reportage, mais une nécessite de « décalage » pour mieux « voir ». Et une nécessite pour savoir où je me situe aussi, de questionner profondément ce que peut raconter ma photographie. Puis, il m’a semblé nécessaire de faire un pas en arrière, d’embrasser un peu plus le sujet, de le remettre dans un contexte, dans un paysage.  Tout ça pour en venir effectivement à cette idée du quotidien, du proche, du tellement connu que l’on ne voit plus rien… Partir loin et au plus proche pour nettoyer la mémoire et le regard. Mes parents habitent toujours à Eygalieres, j’y vais souvent, mais le village, ou plutôt la vie au village, je ne n’y prêtai aucune attention. Et je n’imaginais pas en faire un sujet.

LE TEMPS PRESENT, VILLAGES DANS LES BOUCHES DU RHONEEYGALIERES, FRANCE, 2015
LE TEMPS PRESENT, VILLAGES DANS LES BOUCHES DU RHONE EYGALIERES, FRANCE, 2015

J’ai opéré comme lors des voyages. Un point de chute, des cercles concentriques, et des parcours identiques, encore et encore. Avec une aide précieuse, la lumière et les saisons. Je suis parti du bord : les champs, collines, bois, loin du clocher… pour m ‘en approcher lorsque j’avais acquis quelques certitudes sur ma démarche et remiser quelques appréhensions. Lors de la venue des fêtes du village, en été, j’étais prêt à photographier la vie sociale, mes souvenirs, mes amis d’école. J’avais la chance de travailler à une heure de Marseille, sur des petits territoires. Je pouvais embrasser mon sujet, y aller souvent, reprendre, revoir, refaire… en faire le tour physiquement, essayer de tout voir, de tout enregistrer… Oui, on peut parler de tentative de description d’un lieu, mais avec une légère distorsion : il ne s’agit pas d’un travail d’inventaire, la part subjective étant très présente et, bien sûr, fortement liée à mes ressentis d’enfance.

Considérez-vous vos images comme l’intersection entre un espace et un temps donnés ? Vous avez travaillé pour cet ensemble d’images entre 2009 et 2016.

Idéalement, j’aime les projets au long cours. Ici, la contrainte formelle était liée à l’édition, l’ouvrage devant être imprimé avant le 1er octobre de cette année, faute de quoi la subvention s’évaporait… donc, dès le début du projet à l’automne 2013, le calendrier était assez clair. Très peu d’images issues de ma première tentative sont venues se greffer au travail lors de la mise en page. La véritable plage de prise de vue est plutôt fin 2013, début 2016, un peu plus de deux années.

LE TEMPS PRESENT, VILLAGES DANS LES BOUCHES DU RHONEORGON, FRANCE, 2014
LE TEMPS PRESENT, VILLAGES DANS LES BOUCHES DU RHONE ORGON, FRANCE, 2014

Il y a une forme de scientificité dans le relevé poétisme-toponymique des lieux que vous arpentez, qu’il s’agisse de Charleval, Boulbon, Eygalières ou Puyloubier. Pourquoi ces lieux-là précisément ? Sont-ils emblématiques d’un questionnement sur ce que sont la forme et l’être même d’un village aujourd’hui ? Quelle est votre méthode de travail ?

Une méthode empirique… Un premier élément important est de faire un choix au niveau du matériel. Il me semblait nécessaire de travailler en partie à la chambre 4×5, ce que je n’avais encore jamais fait. Tant qu’à être visible et un intrus, autant l’affirmer. Poser mon « chevalet » parfois de façon incongrue, comme au cimetière pour un 11 novembre, ou dans une cour d’école pour une fête ! Puis le moyen format pour saisir des instants plus fragiles, être mobile. Mais ma crainte était de sombrer dans du social, approcher les catégories : les chasseurs, les paysans, les jeunes… Prendre ce matériel était une protection, une distance et une liberté. Il faut rappeler que c’est une commande, donc on attend quelque chose et on vous énonce des envies, des souhaits. Pour le choix des villages, il était souhaitable de pouvoir proposer des lieux aux couleurs différentes, représenter une palette du terroir, et surtout des villages qui ressemblent encore à un village, donc éloignés des grandes villes. Il se trouve que les quatre villages sont au bord du département, loin de Marseille, et que des contraintes géographiques (territoires inondables, sites classés, éloignement…) les ont préservés d’une urbanisation classique des temps modernes. Ce ne sont pas des villages dortoirs. Ils ont une forte identité et une vie locale, quitte à forcer un peu le trait sur leur histoire et leurs traditions. Pour méthode, disons que je fais des allers-retours entre le terrain et le labo. J’ai acquis du matériel pour être totalement autonome : développement des films couleurs et noir et blanc, contacts. Je pouvais donc voir dès le lendemain ce que j’avais fait, et ainsi ajuster. Dans un premier temps, il y a eu beaucoup de déchet bien sûr, mais en changeant de format, de matériel, je devais en passer par la.

Accompagnez-vous votre enquête de textes ?

Seulement de notes, l ‘image m’absorbe complètement. Mais j’ai eu la chance de faire du « terrain » pour les fêtes de deux villages avec Laurent Sébastien Fournier, ethnologue, et qui est eygalierois aussi. Le plus difficile était de s’arrêter au deuxième pastis lors de l’apéritif de midi, en plein soleil, et de s’échapper, quand des amis commandaient la bouteille.

LE TEMPS PRESENT, VILLAGES DANS LES BOUCHES DU RHONEEYGALIERES, FRANCE, 2014
LE TEMPS PRESENT, VILLAGES DANS LES BOUCHES DU RHONE EYGALIERES, FRANCE, 2014

Qu’est-ce qu’un bon point de vue pour vous ? Pensez-vous votre travail en termes de paysages ?

Je photographie du paysage pour ce qu’il raconte sur notre environnement émotionnel.  Le paysage est le décor dans lequel on se construit, les repères. Lorsqu’on est enfant, tout est normal autour de nous. En parcourant ces territoires, je cherche les résonances et les stigmates.

Quelques images sont en noir et blanc. Pourquoi ? Etes-vous allé à la rencontre de votre enfance ?

J’avais très peur de la lumière dure du Sud. J’ai souvent photographié le soir, la nuit, les intérieurs, mais là, pour ce travail, je ne voulais plus choisir les lumières, mais en faire des contraintes fécondes. Je souhaitai photographier ce que je re-connaissais : la roche, les herbes sèches, le sol… J’avais été surpris par les images de Lewis Baltz dans les années 90, lorsqu’il avait photographié Fos sur Mer, images dures et minimalistes, mais si parlantes…

LE TEMPS PRESENT, VILLAGES DANS LES BOUCHES DU RHONEBOULBON, FRANCE, 2014
LE TEMPS PRESENT, VILLAGES DANS LES BOUCHES DU RHONE BOULBON, FRANCE, 2014

Avez-vous cherché à mettre à distance l’idée de nostalgie ? Vos photographies n’affrontent-elles pas une forme de vide ou d’absence, les fêtes villageoises traditionnelles ayant perdu de leur force de rassemblement et d’invention ?

Disons que revenir au village quand tout le monde est là, pendant la fête, n’était pas une évidence. Tout était identique, intemporel et bien sûr très différent. J’y ai pris beaucoup de plaisir, revu des amis d’enfance, vécu dans l’illusion d’un monde qui ne change pas, mais, en même temps, c’est ce qui m’a étonné : j’avais la sensation que tout était un peu forcé, bien plus « traditionnel » que lors de mes jeunes années, que le village vivait dans un monde fermé. J’avais la sensation que les gens du village répondaient à une double demande : interne et externe. Une mise en scène pour « animer » le village, satisfaire les touristes et, en même temps, se rassurer dans un monde global, chercher sa différence. Ce qui m’a étonné est leur qualité d’exclusion : une messe en provençal, alors que peu de personnes le comprennent (et d ‘ailleurs le prêtre avait un mal fou à lire son texte, en plus d’un accent déplorable), du cochon grillé pour un repas de jeune, alors que nous sommes dans une région d’élevage de moutons… Les traditionnelles tensions lors des soirées alcoolisées n’étaient plus entre clochers mais entre « communautés ». J’ai eu la sensation que les jeunes n’avaient pas envie d’aller voir le monde, et puis j’ai suivi les élections, et la couleur n’est pas à l’ouverture. Effectivement, derrière cette apparence de vie agréable, entre soi, il y a une grande solitude et un véritable ennui. Une crainte aussi. Aucune certitude à transmettre. Les champs sont abandonnés, les maisons clôturées. Les cafés ferment. Mais peut-être est-ce juste mon enfance qui s’est totalement évanouie avec ce travail.

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LE TEMPS PRESENT, VILLAGES DANS LES BOUCHES DU RHONE SAINT ETIENNE DU GRES, FRANCE, 2013

Votre regard est-il nourri de peinture, notamment celle de Corot ?

 Je suis sensible à Edward Hopper, découvert grâce aux couvertures des 10/18 de Brautigan. Je n’y ai pas pensé, mais il y a plus d’accointances avec Corot qu’avec les toiles de Hopper, j’en conviens.

Qu’est-ce que la Provence pour vous ? Un territoire propice au drame ou à la tragédie ?

Au drame, mais je ne suis pas sûr de connaître la Provence. Ce que j’ai découvert peut-être, c’est que le territoire de mon enfance était tout petit et « fini », c’est-à-dire qu’il me semblait immuable, et qu’une bonne connaissance de là d’où l’on vient invite à la lecture des autres territoires que je pratique, à travers mes séries photographiques. Mais aujourd’hui, je sais que je peux y puiser encore et encore. L’envie de photographier le clocher n’est pas tarie.

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Pascal Grimaud, Le temps présent, textes de Laurent Sébastien Fournier et Jean-Pierre Le Goff, Filigranes Éditions, 2016, 138p

LE TEMPS PRESENT, VILLAGES DANS LES BOUCHES DU RHONEEYGALIERES, FRANCE, 2011
LE TEMPS PRESENT, VILLAGES DANS LES BOUCHES DU RHONE EYGALIERES, FRANCE, 2011

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LE TEMPS PRESENT, VILLAGES DANS LES BOUCHES DU RHONE BOULBON, FRANCE, 2014
LE TEMPS PRESENT, VILLAGES DANS LES BOUCHES DU RHONE BOULBON, FRANCE, 2014

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