Dado, peintre des atrocités de l’infini turbulent

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Dado, Icare, 1955

Le monténégrin Miodrag Djuric, dit Dado (1933-2010), « exilé volontaire » en France en 1956, est un peintre des métamorphoses du corps et du théâtre de la cruauté.

Habité par le feu, le bogomile Dado, aux humeurs/humours étranges, n’a cessé de peindre l’infini turbulent, la révolte intérieure, l’anatomie chaotique de personnages grotesques et effrayants, une cosmogonie aux formes sidérante relevant d’un processus de désenvoûtement.

Marqué par la guerre, la mort, et le spectacle de l’absurde condition humaine, Dado a créé un univers de formes éclatées, mal aimables, agressives, relevant d’un cri fiévreux surgi d’une longue nuit de terreur.

Transgressif, indépendant, insoumis, hérétique, l’ami du peintre Bernard Réquichot et de Sam Szafran, très vite repéré par Jean Dubuffet et Daniel Cordier, son marchand historique, est l’auteur d’une phrase considérable, à comprendre littéralement et dans tous les sens : « La création est une vengeance exercée contre soi. »

Travaillant par superpositions, collages, recouvrements, multiples reprises, Dado invente pour chaque tableau, chaque dessin, une vie propre, autonome, un battement d’énergie où le beau rejoint le terrifiant. L’équarrissage pour tous, écrivait un autre arrache-cœur célèbre.

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Dado, La Fin du monde, 1955-1956

Les éditions strasbourgeoises L’Atelier contemporain nous offrent aujourd’hui l’opportunité de lire, dans un volume à l’appareillage scientifique important, quatre décennies d’entretiens (1969-2009), francs, directs, prophétiques : « Je crois que le monde a toujours été un enfer, et qu’il restera un enfer, ce que la civilisation occidentale et moderne essaie d’occulter, l’aléatoire atroce, comme je l’appelle. » (1999)

A Michel Peppiatt (1978) : « Il arrive que lorsque j’ai fait un dessin, le personnage que je viens de faire passe devant la fenêtre. »

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Dado, Thomas More, 1958-1959

Dans une préface superbe, Anne Tronche écrit de ce grand connaisseur des animaux et de l’ordre naturel, né pour prolonger La lamentation sur le Christ mort de Mantegna (pinacothèque de Brera, Milan, vers 1480) à l’époque de la bombe atomique : « Son écriture en proie à l’inachèvement nous dit que quelque chose fait défaut au visible, quelque chose probablement capable de nous faire éprouver une douleur. »

Peintre ardent, volontiers satiriste, à la façon d’un Daumier frotté à la mine de plomb d’un sous-sol dostoïevskien, Dado revient, dans le premier des vingt-trois entretiens reproduits ici, sur ses années de formation (l’enfance de l’art) : « Aux Beaux-Arts, au Monténégro, on avait les mêmes pinceaux, le papier, l’aquarelle, la toile de jute pour peindre. On peignait avec des poudres de peintre en bâtiment. Et on peignait des grands formats tout de suite, à quatorze ans, des grands formats de 100 figures. »

La vérité des dessins de Dado est celle d’un vide peuplé de créatures grouillantes, extrêmement, voire horriblement vivantes, à la façon d’organes ayant pris leur indépendance et réclamant sans relâche revanche.

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Dado, Dado, La chapelle Saint-Luc, vers 2002

Mélange d’Antique (l’histoire de l’art, les mythologies) et de Moderne (le corps-machine), l’univers plastique de Dado relève de la survie en milieu hostile, et d’une façon d’exorciser les démons, aussi bien intérieur qu’extérieurs.

« Les personnages de mes tableaux sont vrais, je crois. Je crois qu’ils sont là quelque part, ils sont dans le vide de mon atelier, je suis obligé de les extraire de ce vide, de la lumière, je disais de la température. (…) Je survis, j’essaye de faire survivre ma peinture pour qu’elle ne s’effondre pas. »

Quelques instants après : « La mauvaise peinture, c’est de la masturbation et la très grande peintre, c’est des ébats amoureux extraordinaires, voilà, c’est très simple. »

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Dado, Mayfair House, 1975

Oui, c’est peut-être aussi simple que le cri silencieux d’une phrase musicale, et de l’atrocité qu’elle rédime.

Saint Odilon Redon, priez pour lui !

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Dado, Peindre debout, préface d’Anne Tronche, édition établie et annotée par Amarante Szidon, L’Atelier contemporain, 2016, 282p

Editions L’Atelier contemporain

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Dado, planche F, 1981-1982

Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Amarante Szidon dit :

    Bonjour,

    Un grand merci pour cet article si enthousiaste (et fort bien illustré) sur le livre d’entretiens de mon père. Merci également pour votre hommage à Anne Tronche, dont la préface est en effet superbe.

    Bien à vous.

    Amarante Szidon.

    J'aime

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