Uriner, ruiner, créer, une histoire de l’art savante et malicieuse par Jean-Claude Lebensztejn

Three Sailors,  (watercolour and pencil on paper)
CH985306 Three Sailors, (watercolour and pencil on paper) by Demuth, Charles (1883-1935); 21.6×23.8 cm; Private Collection; (add.info.: Three Sailors. Charles Demuth (1883-1935). Watercolour and pencil on paper. 21.6 x 23.8cm.); Photo © Christie’s Images; American, out of copyright

Figures pissantes 1280-2014, a-t-on jamais rêvé sujet d’histoire de l’art plus stimulant pour les sens et l’esprit ?

Des farandoles de nymphes surprises en pleine miction, des putti cambrés lançant avec fierté leur jet liquide, des gamins des rues repeignant les murs des villes devant des bourgeois en hauts-de-forme.

On pense à Bruegel, Roger van der Weyden, Joachim Patinir ou Jordaens, à la Belgique – le célébrissime Manneken-Pis, cette « Joconde », du grand Jérôme Duquesnoy l’Ancien – à l’Italie de la Renaissance ornée de « fantaisies diurétiques », aux anges pisseurs du Quattrocento, aux polissons de tous les siècles, à toute la belle culture européenne de l’excrétion.

« Dans le royaume de Naples, une fontaine détruite de la villa La Duchesca faisait passer l’eau des seins de la sirène Parthénope dans la bouche de trois putti qui à leur tour la lançaient de leurs sexes. »

Mélange de gai savoir et d’impertinence, d’érudition et de rire majeur, Figures pissantes, de Jean-Claude Lebensztejn (doctorat obtenu avec félicitations du jury à l’unanimité à l’Abbaye de Thélème), invite au voyage, à Venise dans l’atelier d’imprimerie d’Alde Manuce en 1499 (publication du Songe de Poliphile), à Trescore près de Bergame avec Lorenzo Lotto (oratoire Suardi), au musée du Louvre avec Jean-François Millet (La Précaution maternelle), à Madrid avec Titien (La Bacchanale des Andriens, Museo del Prado), à Florence, Saint-Petersbourg,, Stockholm, Dresde, Londres, Fontainebleau.

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Bacchus ivre avec putti jouant, Hans Baldung, dit Grien (circa 1484-1545), Londres, British Museum

Parée de vertus propitiatoires, symbole de prospérité, chargée d’érotisme (lire le passage reproduit ici du troisième livre de Charles Sorel, Histoire comique de Francion), provocatrice, humiliante, l’urine (eau philosophale) ne cesse de muter au cours de l’histoire des représentations et des mentalités, le pipi du bébé pouvant être désigné en Italie comme « acqua santa », quand l’eau sacrée du Christ est, ainsi que son sexe, une preuve de son incarnation.

Signe d’innocence chez Gauguin (Paradis perdu de Te Poipoi, peint en 1892), l’urine acquiert une haute valeur délictueuse pour les urophiles traquant les plus belles images sur des sites pornographiques dédiés – les travaux contemporains des photographes Gilles Berquet, Claude Fauville, Sophy Rickett, comme partie immergée de l’iceberg.

Force est de constater au XXème siècle une montée en puissance de la figure de la femme pissant, chez des artistes majeurs comme Picasso (l’aquatinte de 1966 Pisseuse surprise par deux vieillards), Kiki Smith, ou Marlene Dumas.

En 1917, Marcel Duchamp expose une Fontaine (urinoir), ready made qui par sa fortune renversante inaugure une nouvelle ère de l’histoire de l’art.

Jackson Pollock, Andy Warhol (Piss Paintings, Oxydations), Andres Serrano (la bombe Piss Christ de 1987) savent également jouer habilement du symbole d’un liquide jailli d’un pinceau (cette petite queue est un dérivé du mot pénis) à la double nature (urine et sperme).

On songe alors à Georges Bataille (Histoire de l’œil) ou Pline l’Ancien (Histoire naturelle), en fantasmant une thèse de littérature moderne/comparée faisant des métamorphoses livresques de l’urine un fabuleux sujet.

Vous en doutiez peut-être, mais c’est désormais une évidence, Figures pissantes (161 illustrations tout de même) est le livre qui manquait à la bibliothèque de tout honnête homme, de toute femme honnête, désireux de se dégourdir un peu les yeux et la vessie.

Merci donc au bienfaiteur polisson Jean-Claude Lebensztejn.

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Jean-Claude Lebensztejn, Figures pissantes 1280-2014, éditions Macula, 2016, 170p – parution le 3 novembre

Vous pouvez aussi me lire en consultant le site de la revue numérique indépendante Le Poulailler

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Le Pisseur, James Ensor, eau-forte, Washington, Kreeger Museum

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