La vie traversée comme un funambule, lettres d’un photographe à ses fils

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copyright : © Photographies : Fouad Elkoury / Signatures

Trente mails, trente photographies, une correspondance entre un père photographe, Fouad Elkoury, et son fils Zeyd, entre février et avril 2015.

Un jour, le fils demande à son père de lui montrer les livres qu’il a publiés : « C’était la première fois que tu me les réclamais. En attendant que tu viennes les prendre, l’idée m’est venue de te raconter mon parcours. Puisque je suis photographe, le plus simple serait de t’envoyer une image tous les jours, et de t’écrire en parallèle son histoire. »

Le protocole est établi, l’histoire peut commencer, avec Walid, le petit frère de vingt et un ans, photographié en noir et blanc (couleurs dominantes du livre) lorsqu’il en avait huit devant un ventilateur du musée du Vatican, puis, sans transition, selon les lois du hasard objectif (métaphore du mouvement), avec un cheval parcourant la pampa argentine, et coupé à l’échine par l’objectif.

Photographier, c’est : ne jamais s’ennuyer (il y a toujours quelque chose à voir d’intéressant)), savoir attendre l’instant décisif (la composition parfaite), savourer son pouvoir (être celui qui photographie les filles dans le groupe), prêter attention à ce qui semble devenu invisible pour les autres (une bouteille de lait posée sur le seuil d’une maison à Londres), s’étonner d’avoir vécu tel ou tel instant oublié (« Sur cette photo, prise à Covent Garden et que je viens d’exhumer de mes archives, il y a quelque chose de poussiéreux. J’ai l’impression qu’il s’agit d’une autre ville que celle que j’ai pratiquée, d’avant mon temps, tant je ne me rappelle pas avoir fait cette photo. »), témoigner parfois avec la conscience de faire œuvre d’historien (série « La vie pensant la guerre », au Liban), aller au contact de la rue, protégé par son appareil, gagner sa vie.

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copyright : © Photographies : Fouad Elkoury / Signatures

Les confidences de nature autobiographique se succèdent, mais à travers la relation d’une intimité particulière et le récit d’une vocation s’ébauche un portrait de la ville de Beyrouth tel que la connut le photographe au début des années quatre-vingts : une guerre fratricide ressemblant à la guerre civile espagnole, des bâtiments assassinés (l’Opéra, que remplacera un Virgin Megastore), une sensation de danger omniprésente.

Les photos de guerre de Fouad Elkoury n’ont rien de directement spectaculaire, elles ne recherchent pas l’adrénaline, mais ces à-côtés qui font de la guerre non une irruption continue de violence, mais un état d’être, une réinvention des comportements, une atmosphère générale de menace et de débrouille.

Une femme, très belle, passe en talons hauts et robe blanche, portant de lourdes valises, et c’est pourtant la guerre.

Un coiffeur exerce son métier dans la rue, les balles s’arrêtent de crépiter à l’heure de la finale du Mondial de football (1982), la guerre fait une pause.

« Je t’écris ces lignes dans le calme d’une chambre à Paris et le recul de plus de trente ans. Mais quoi que je raconte, je ne peux rendre compte de la peur qui nous tenait au ventre quotidiennement. »

Fouad Elkoury révèle alors à son fils que la photographie historique de Yasser Arafat, embarqué sur l’Atlantis – le bateau des combattants palestiniens et de leurs alliés fuyant, pour Athènes, Beyrouth bombardée par l’aviation israélienne – apparaissant de dos, mais reconnaissable à son célèbre keffieh, lui permit de rentrer comme photographe professionnel à la célèbre agence Sygma.

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copyright : © Photographies : Fouad Elkoury / Signatures

Apparaissent au fil des pages un portrait du président tunisien Habib Bourguiba, une route du Nord-Yémen près de Sanaa, un plat de pâtes à Florence (une nature morte), un bar de Djibouti, un portrait collectif des membres de l’agence Rapho, celui de Zeyd à dix jours dormant près d’un livre ouvert plus grand que lui.

Entre soudain Walid, le petit-frère, dans la danse des mails. La correspondance privée devient alors archive familiale, courageuse et modeste.

Ponctuées de dessins très doux de la Libanaise Lamia Ziadé, auteure d’un superbe roman graphique sur le chanteurs et chanteuses, actrices et acteurs moyen-orientaux entre 1930 et 1970, Ô nuit, Ô me yeux (P.O.L., 2015), les images de Fouad Elkoury envoyées à ses fils chanceux sont une sorte de kaléidoscope (une poétique) d’un travail nécessaire, exigeant, qui donne envie de découvrir l’ensemble, tant y éclate le monde en ses diverses formes, que la vérité d’un homme en ses multiples visages.

Beauté d’un aveu offert comme un viatique : « Ce n’est jamais facile de devenir photographe. Tout comme il n’est pas facile d’aimer. Ça arrive, c’est tout. Et quand vient la révélation, il faut savoir discerner l’essentiel et avoir le courage d’aller jusqu’au bout. »

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Fouad Elkoury, Lettres à mon fils, illustrations Lamia Ziadé, éditions Actes Sud, 2016, 142p

Découvrir le site de Fouad Elkoury

Visiter les éditions Actes Sud

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