Charlotte sometimes, portrait sur le fil d’une jeune maison d’édition

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Charlotte sometimes n’est pas qu’une chanson du groupe The Cure. C’est aussi le nom d’une maison d’édition très singulière, généreuse, dont chaque livre est conçu comme un objet poétique et une aventure.

Publiant des œuvres visuelles, Charlotte sometimes se décline en plusieurs projets, livres d’artistes, sérigraphies, revue.

Merci à Charlotte,  sa fondatrice, pour son bel enthousiasme.

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Quand avez-vous fondé votre maison d’édition ? Quel était le projet initial ? A-t-il évolué ?

Charlotte sometimes est né en avril 2014. C’est à l’occasion d’une exposition à la galerie Le Lac gelé, à Nîmes. Son directeur, Jacques Lafont, m’a proposé de présenter quelque chose pour l’exposition Sui Generis. Je crois qu’il s’attendait à des cartes postales… J’avais en tête depuis quelques temps un projet éditorial événementiel, que les gens puissent garder trace d’une exposition, d’un artiste. Il m’a tendu la perche, je l’ai saisie, et j’ai développé les Des Pliants. Initialement, il n’y avait pas « d’après ». C’est Madeleine Millot Durremberger, qui prêtait des œuvres de sa collection, et qui m’a aussi beaucoup soutenue, qui m’a interpellée ainsi : « Et après ? »

Dans l’idée des grandes revues littéraires, par exemple Etoiles d’encre, de la maison d’édition Chèvre Feuille Etoilée, j’avais envie de reproduire une revue, d’aller chercher des artistes – plasticiens, photographes, écrivains, etc. – et de réussir à les rendre un peu visibles avec le projet PEAH (Printemps Eté Automne Hiver). C’était mon laboratoire. Et j’ai continué… « La fin est dans le commencement, et cependant on continue », nous dit Beckett.

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Vous créez des livres comme on construit des poèmes. Qu’est-ce que la poésie pour vous ?

Cette question me pose bien des problèmes. Je ne sais pas si je fais des livres comme on construit des poèmes. Si vous faites allusion à la poétique du support, c’est un objet d’étude pour moi, c’est-à-dire qu’il s’agit de faire que le support soit en adéquation avec le sujet. Le support, la mise en page, dit quelque chose sur le fond. On en revient si souvent à la forme/le fond, la main/le regard, l’urgence/la patience. Je travaille sur cela, sans fioritures. Il s’agit d’être juste, de ne pas tomber dans le « gadget ».

Quant à savoir ce qu’est la poésie pour moi… George Sand a écrit quelque chose qui me plaît : « Mais voici venir la poésie. Celle-ci ne raisonne, ni ne discute, elle s’impose. Elle vous saisit, elle vous enlève au-dessus même de la région où vous vous sentiez libres. Vous pouvez bien encore discuter ses audaces et rejeter ses promesses, mais vous n’en êtes pas moins la proie de l’émotion qu’elle suscite. C’est ce cheval fantastique qui de son vol puissant sépare les nuées et embrasse les horizons. »

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Comment avez-vous travaillé avec le poète Christophe Manon ?

Christophe a été formidable. Il a répondu au pied levé à mon invitation. On a bu quelques bières pour que je lui explique le principe, il avait carte blanche. J’avais lu quelques textes, je savais que ça collerait s’il acceptait, la contrainte étant celle du temps. Le She’s lost control, c’était un peu ma folie. On a édité en presque un mois un livre de photo qui rassemble quarante-huit photographes, avec une image par photographe d’une plateforme qui en compte deux cent cinquante. On a passé les archives de tous en revue, on a construit un album hyper resserré. Deux semaines plus, tard il rendait deux textes. Je n’en demandais qu’un, j’avais donc le choix, et j’ai pris les deux, en faisant de la place dans la maquette pour le second. Un premier en ouverture, un second en « épilogue », c’était parfait. Il m’a expliqué quelle mise en page il souhaitait, l’idée d’une boucle pour le premier. Pour le second, j’étais plus libre. Et tout a roulé.

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Quels sont les critères en matière de choix éditoriaux ?

Je marche aux coups de cœur, je crois. Il y a la qualité, immédiatement perceptible, si je me sens de le défendre bien sûr, et la matière que je peux travailler : il y a des boulots que j’adore et que je serais incapable de mettre en page, je pense. Il y a un peu quelque chose de l’ordre du défi. Ça doit me stimuler, m’entraîner vers la recherche pour le support papier. Je me demande chaque fois ce que je peux inventer de neuf et d’approprié.

Il y a des rencontres, le hasard parfois, et, souvent, quelques verres partagés.

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Pouvez-vous présenter vos trois dernières publications, Un passé sous silence, d’Emilie Arfeuil, Tropique du Cancer, d’Ulrich Lebeuf et Background, d’Eric Rondepierre ? Quelles continuités, ou non, voyez-vous dans ces trois livres d’art ?

Prenons Un passé sous silence d’abord. J’ai découvert le travail d’Emilie Arfeuil et Alexandre Liebert lors d’une projection de leur film photographique, Scars of Cambodia. J’ai été sensible au sujet pour des raisons d’histoire personnelle. Ce livre traite du Cambodge. C’est le témoignage d’un homme qui a subi les tortures des Khmers rouges, qui en garde les séquelles, et qui a vu dans ces deux jeunes Français la possibilité de témoigner. C’est aussi l’histoire de leur rencontre, d’un travail, d’un langage du corps. Emilie et Alex ont fait un travail sur la mémoire. Je suis fière d’y avoir un peu contribué avec le livre, car il relève d’une trace dans l’Histoire. Les plus grandes récompenses arrivent quand on réussit à toucher un lecteur.

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Pour Tropique, c’est différent. J’ai rencontré Ulrich par hasard. Il m’a présenté un travail très personnel, nouveau pour lui. Il voulait en faire un livre, mettre un point final à ce moment. La sortie du livre, c’est aussi un moment pour laisser derrière soi quelque chose, et la rencontre avec un lectorat, c’est aussi poser un regard différent sur un travail. On a travaillé la matière photographique du polaroïd de façon assez violente, en tirant sur les images, avec en même temps une certaine douceur, tendresse nostalgique du souvenir amoureux, et le va-et-vient avec la violence d’une histoire finie. C’est presque un deuil amoureux. Les textes amènent deux autres niveaux de lecture, il y a quasiment trois histoires qui se mêlent sur le même fond : la perte d’un être dans une relation intime, amoureuse. L’idée, c’est aussi de montrer que, malgré toute cette violence, les histoires d’amour qui finissent mal sont assez banales.
Arnaud Maïsetti a écrit un excellent commentaire du livre dans son blog
http://arnaudmaisetti.net/spip/spip.php?article1740.

Avec Background, il s’agit d’une série déjà commencé par Eric Rondepierre, mais avec des images inédites jamais montrées dans un livre. Le texte de Bertrand Schefer donne un éclairage sur ce travail mais va plus loin. J’ai moi-même été surprise en le lisant – je ne donne que des cartes blanches aux auteurs – de réussir alors enfin à mettre le doigt sur ce qui fait que j’aime le travail d’Eric. Il y a une force narrative considérable dans ses images. Bertrand parle des possibles de l’art sur un spectateur, et c’est une chose en laquelle je crois beaucoup, le pouvoir des livres, de l’art, sur le monde.

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Comment concevez-vous votre travail de sérigraphie ?

Les Sérigraphies sont des petites publications, d’une série intime en petit tirage et reliure point fer, jouant le jeu du contrepied des « monographies ». C’est un travail que j’ai initié avec Sandra Fastré pour Fracture.

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Qu’est-ce que le projet Printemps Eté Automne Hiver ?

C’est une revue. C’est le second travail que j’ai initié pour les éditions, c’est un laboratoire. Elle est dédiée aux arts visuels, à la photographie, à la vidéo, au dessin, et à un moment de la radiophonie. Ma formation initiale est littéraire. J’avais en tête les grandes revues littéraires qui ont initié des œuvres par la suite. L’idée était de travailler sur un sujet qui parle à tous, un marronnier. J’ai la petite obsession des saisons, du temps, temps qui passe, temps qu’il fait. Il me semble que c’est un thème universel, mais que cela regorge également de possibles. Il s’agissait de détourner les clichés aussi, d’interroger. La contrainte était la parution : le premier jour de la saison, d’où les dates sur le dos, comme 20 03 2015, pour le printemps. J’allais chercher des travaux, et je contactais les auteurs pour faire un focus. Avec différents travaux je recréais une saison, l’image d’une saison. Il y a un code couleur, ou une ambiance : l’automne vert verdoyant, l’hiver noir et blanc, le printemps un bestiaire, l’été l’eau l’horizon. Choisissant une lecture de chaque saison, je voulais me confronter aux regards des autres, les croiser, et peut-être donner la possibilité à des auteurs d’écrire… Je lançais un appel à texte, sans restriction de nombre de signes, de formes. Il devait seulement s’agir de la saison en cours (à aborder à sa guise), et de la question du temps (temps qu’il fait, temps qui passe, spatiotemporel, tout ce qui pouvait avoir un lien, de loin ou de près). Et je croisais l’ensemble avec des petites citations d’auteurs classiques qui venaient ponctuer, lier le tout. L’idée était de donner à des personnes curieuses de quoi découvrir, voir de l’art, des pratiques artistiques, et de quoi lire, relire.

Les travaux étaient signés, référencé, à la fin de la revue, avec un texte qui explique spécifiquement le travail. Puisqu’un extrait seulement était publié, chaque travail avait une mise en page propre.
J’ai arrêté car j’étais peu à peu décalé dans le temps, à courir après lui. Mais peut-être y reviendrai-je.

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Quel est votre modèle économique, si cette expression a un sens pour vous ?

C’est le modèle « on sauve les meubles ».

Plus sérieusement, c’est un investissement, et c’est en vendant les livres que je reviens à mon investissement. Parfois, je peux faire des bénéfices. Mais, par rapport au temps passé sur la communication, les maquettes, la diffusion/distribution (je suis en autodiffusion), le mot « bénéfice » est un grand mot. J’aime à dire que je ne me casse pas la gueule. J’économise patiemment, et je recommence. En cela Sometimes pourrait être « intuable ». Je me renfloue, et ça repart. Je n’ai pas de partenaires financiers, je reste ouverte sur le principe bien sûr, je ne veux pas que les artistes financent quoi que ce soit. Je suis ainsi libre et peux travailler avec l’artiste, collaborer pleinement avec lui.

Que représente, outre le nom d’une chanson donnée à votre maison d’édition, le groupe britannique The Cure ?

La nouvelle vague, le contraste, le populaire, la lumière toujours présente dans l’obscurité, l’adolescence, la folie, quelque chose d’un peu sombre et de dur, la naïveté aussi peut-être.

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Eric Rondepierre, Background, éditions Charlotte sometimes, 2016, 40 p – 260 exemplaires numérotés et signés par l’artiste

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Ulrich Lebeuf, Tropique du cancer, éditions Charlotte sometimes, 2015, 80p – 350 exemplaires numéroté et signés par l’artiste

Emilie Arfeuil, Un passé sous silence, édition Charlotte sometimes, 2015, 150 exemplaires

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Découvrir les éditions Charlotte sometimes

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Photo du Livre « Tropique du cancer » du photographe Français Ulrich Lebeuf au Editions Charlotte Sometimes. ISBN: 979-10-95669-00-5 Avec la participation de l’écrivain Alexandre Kauffmann

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