Philippe Sollers, Girondin à travers les siècles

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Nicolas Lancret (1690-1743) Fête Galante avec la Camargo dansant avec un partenaire
(détail) vers 1727-1728. Huile sur toile, 76,2 x 106,7 cm. © National Gallery of Art, Washington

Il arrivera un jour, ce temps arrive, il est arrivé, où les écrits de Philippe Sollers, écrivain français parmi les plus importants du XXème siècle et de l’ère du démonde, deviendront illisibles.

C’est un malheur, mais surtout une grande chance pour les êtres du futur, qui, ayant tout perdu, auront tout à réapprendre.

Pour l’heure, les employés surmenés du vide s’agitent, ricanent, sortent les piques : trop de culture, trop d’ironie, trop de pensée, trop de lucidité antisociale, voilà qui n’est pas admissible et risque de dérégler le programme.

La littérature, quand elle vécue à ce point (nous pourrons bientôt lire la remarquable correspondance amoureuse de l’auteur de Paradis avec Dominique Rolin), relève d’un complot majeur contre les forces mortifères qui nous gouvernent.

Sorte de point d’extraterritorialité, elle est cette tête d’épingle plantée dans le fétiche qui nous tient lieu de vie, travail fin d’acupuncture sur la langue qui est corps.

Continuant, après La Guerre du Goût (1994), Eloge de l’Infini (2001), Discours Parfait (2010) et Fugues (2012), une entreprise encyclopédique de reclassement de la bibliothèque, Complots, volume placé sous la protection de Heidegger (eh oui), relève encore une fois de cette science nouvelle inventant des trous de silence dans le brouhaha général, en vingt-sept articles passionnants, et rondement menés.

Quand les êtres ne sont plus parlés mais constamment bavardés, le moindre énoncé juste apparaît comme un scandale.

Contre la vulgarité ambiante (affairement des télévisions et des agents du spectacle), Philippe Sollers, adepte de la politique des noms, qui sont des fils tirant la pensée, fait ainsi l’éloge au présent de quelques héros ou singularités considérables : Le Nôtre, « Poussin, Bernin, La Fontaine, Molière, Delalande, Lully, Sévigné », Fouquet, Madame de La Fayette, La Rochefoucauld, Pascal, Fontenelle, Lamartine, Hugo, Mirabeau, Breton, Tzara, Shakespeare, Machiavel, Voltaire, Nietzsche, Goethe, Baudelaire, Colette (merci Julia), Proust, Balzac, Baron (Jacques), George Batailles, Céline.

Des auteurs pour manuels scolaires ? Non, des trésors nationaux vivants.

Comme toujours avec l’ami de Marcelin Pleynet (lire à ce propos le numéro 137 de la revue L’Infini, où je m’entretiens avec son complice de cinquante ans), les citations (préparez-vous à l’impact, préparez-vous à l’impact) sont des constellations.

Tenez, prenons ce passage de Madame Bovary (jeunes gens de bonnes familles, c’est pour vous) : « Elle se déshabillait brutalement, arrachant le lacet mince de son corset qui sifflait autour de ses hanches comme une couleuvre qui glisse. Elle allait sur la pointe de ses pieds nus regarder encore une fois si la porte était fermée, puis elle faisait d’un seul geste tomber ensemble tous ses vêtements ; et pâle, sans parler, sérieuse, elle s’abattait contre sa poitrine, avec un long frisson. »

Commentaire : « Voilà donc ce qu’on nous présente, dans les écoles françaises, comme un chef-d’œuvre littéraire, au lieu de consacrer un temps précieux à l’évocation héroïque des poilus de 1914 ! »

Ou ceci, qui vient directement de là-haut (Venise, Casanova) : « Je suis non seulement monothéiste, mais chrétien fortifié par la philosophie, qui n’a jamais rien gâté. Je crois à l’existence d’un Dieu immatériel auteur et maître de toutes les formes ; et ce qui prouve que je n’en ai jamais douté, c’est que j’ai toujours compté sur sa providence, recourant à lui par le moyen de la prière dans toutes mes détresses ; et me trouvant toujours exaucé. Le désespoir tue : la prière le fait disparaître ; et après l’homme prend confiance et agit. »

Passent quelques pages plus loin, ou plus tôt, Nicolas Sarkozy et François Hollande. On pouffe. Quelle lenteur dans l’agitation, quelle agitation dans la lenteur.

Le nom de code est stendhalien : SFCDT. Les armes ? La vitesse, le trait, la divine Providence, l’absence de culpabilité.

L’Histoire est là, toujours, au présent, comme Danton, Marat, les Médicis, Louis XIV, continents exhumés des sables de la mémoire par quelques notes de musique savante. Allumez les Lumières, ou pas, et participez si vous le pouvez aux fêtes galantes de Fitzgerald (excellentes pages) : « Le femmes et les hommes ne vivent pas dans le même temps. Elles se décomposent à l’extérieur, eux à l’intérieur. Le malentendu entre les sexes est total, parcouru par des bouffées d’illusions. (…) Le désespoir de Fitzgerald n’est jamais lourd ni vulgaire. Pas de pornographie, pas de mots crus, une cruauté d’autant plus efficace qu’elle est élégante et légère. C’est un créateur d’instants idylliques et dangereux, capable de susciter chez autrui, comme le Dick de Tendre est la nuit, « un amour éperdu, inconditionnel ». Il y a une magie Fitzgerald (« la magie du Sud, brûlant et doux ») passant de la comédie à la tragédie. »

La pensée de Philippe Sollers vivacité d’épéiste, jambes de footballeur, est faite de mathématiques sévères, libertés sensuelles, anti-moraline constante (De natura rerum), mystères de l’inceste (de préférence frère/sœur), connaissance intime de la guerre des sexes (et de son dépassement), savoir de fond quant à la comédie sociale et les logiques de falsification, poésie de l’expérience intérieure.

Le Diable existe, Sollers vous le montre, mais aussi les quelques élus (happy few), gentlemen-voyous et âmes pures, avec qui s’embarquer pour un voyage à Cythère.

Ici les sages taoïstes rejoignent Mallarmé et les dieux grecs (superbe entretien avec François Meyronnis et Yannick Haenel).

Ici on parle de la mauvaise vie qui est mauvaise écriture (à Nelly Kapriélan).

Ici l’Apocalypse joue le rôle d’un tue-mouche laissant passer l’Aurore (à Vincent Roy), ainsi le Rialto à Venise.

Ecrire en français vivant est impardonnable quand l’amnésie règne.

Le matin bruit de cinquante bibliothèques ouvertes, et l’Histoire se formule au présent intemporel.

« Le prince ne fait pas le bien ou le mal, il fait, bien ou mal, ce qu’il a à faire. »

Philippe Sollers ? Non, Patrick Boucheron.

Français, encore un effort pour être au moins… douze.

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Philippe Sollers, Complots, Gallimard, 240p

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Revue L’Infini, numéro 137, hiver 2016, 128p

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