L’événement de la disparition, par Eric Rondepierre (2)

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Eric Rondepierre habite des images qui ne sont pas les siennes, mais qui lui sont pourtant intimement liées.

Ayant dû « s’enfermer pour sortir » (dans les salles obscures de son enfance, dans son iconothèque personnelle, dans les cinémathèques du monde entier), le plasticien, célébré pour son travail sur l’inquiétante étrangeté de photogrammes ramenés à leur silence fondamental, ne cesse d’exposer (France, Corée, Italie, Allemagne, Brésil, Suisse, Etats-Unis) et de publier ses images trouvées, détériorées, reconstituées.

Pour Eric Rondepierre la beauté de la mort réside au cœur de chaque figuration.

Une façon de déjouer son emprise est de la faire pirouetter comme un toton, ou un panorama benjaminien tournant et se consumant sans fin dans la nuit.

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Comment avez-vous conçu le projet et le livre Background ? Comment avez-vous travaillé avec votre éditrice (éditions Charlotte sometimes) ?

Elle avait vu une de mes pièces (Loupe/Dormeurs, Livre n°8) dans une exposition à Paris. Elle m’a fait part de son envie de faire un livre avec moi. Au départ, il fut question de plusieurs séries ; j’ai proposé des images inédites de Background. Et comme je venais de faire une performance avec Bertrand Schefer au sujet de Background, je lui ai suggéré de l’enrôler dans cette aventure. Je pensais qu’il parlerait très bien de ces images. Après avoir eu son accord, elle s’est occupée de tout. Des choix esthétiques, aussi bien que des techniques d’impression et de la communication. Ce livre est son « œuvre », et nous en sommes les composantes complices.

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L’écrivain Bertrand Schefer (La photo au-dessus du lit, Cérémonie, Martin, tous chez P.O.L.) a écrit pour votre livre un texte au titre cronenbergien « Dangerous Method ». Comment l’avez-vous reçu ?

Il avait carte blanche, il pouvait écrire ce qu’il voulait, une fiction par exemple. Mais il a été très scheferien, il s’est basé sur des faits réels liés à notre rencontre autour de ces images. Le titre de Cronenberg s’est imposé et je le trouve très judicieux. Je l’ai d’autant mieux reçu qu’Il a une valeur pour cette série et pour mon travail en général. Même si les images de Background semblent lisses, pacifiées, loin de la violence et de l’ambivalence dont j’ai déjà parlé, elles alimentent insidieusement la dangerous méthod car, comme le dit Bertrand, on ne peut « habiter le film qu’en le niant ». Mais le texte aborde d’autres aspects de la série, tout en restant narratif, subtil, profond et léger à la fois. J’en suis très content.

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Pourquoi cette obsession des décors et de la reconstitution ?

Difficile pour moi de répondre. Je suis incapable de parler des travaux que je suis en train de faire. Je les fais en aveugle. Cette série a mis sept ans pour se mettre en place, ce qui est long, même pour moi. Je dois dire que j’y prends un certain plaisir. Peut-être parce qu’elle est le contraire de tout ce que j’ai fait auparavant (la reconstitution s’oppose à la fragmentation ou à la dislocation). Peut-être aussi qu’elle boucle un travail de vingt-cinq ans, Background fonctionnant comme un écho d’Excédents, ma première série (c’est une suggestion de Bertrand, dans la performance dont j’ai parlée). Ces deux séries d’ailleurs se ressemblent (retrait des personnages), et elles ont toutes deux un caractère obsessionnel. Peut-être que c’est une façon de m’installer dans les films, de les prolonger, une sorte de compensation. Après avoir beaucoup retiré, j’ai l’impression d’ajouter, de « réparer » l’image – compensation aussi pour moi : « détruire le film pour retrouver une chambre à soi » dit Bertrand. Mais justement, je n’ai jamais eu de chambre à moi …

Comment comprenez-vous la célèbre formule d’Alfred Hitchcock : « Filmer un innocent dans un monde coupable. » Cette pensée a-t-elle une pertinence quant à votre propre travail ?

Je la comprends comme une façon de déplacer la culpabilité, de la sortir du sujet. De le libérer de ce poids. Hitchcock, étant un catholique qui a vécu dans deux pays protestants, savait de quoi il parlait. L’innocent, c’est vous, c’est moi, c’est tout le monde mais en tant qu’un, seul face au monde. « La société se croit seule et il y a quelqu’un » disait Artaud. La société c’est la culpabilité : il suffit d’écouter les informations à la radio pour s’en convaincre, nous sommes condamnés à une dette sans fin. C’est une musique lancinante. C’est presque comique. Tout le monde n’est pas « un », même si « un » peut être « monsieur tout le monde » (voir Le faux coupable, par exemple). Personnellement, « je suis intact et ça m’est égal ». Dans la cadre d’une exposition « autobiographique » que je vais faire à Lyon au mois de février (Confidential report), je vais montrer un carton de film muet dont le texte sur fond noir dit ceci : « Youth – Personality – Innocence. Particularly innocence ».

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Dans La rose pourpre du Caire de Woody Allen, un personnage du film sort de l’écran pour venir s’expliquer avec un spectateur. Mettez-vous en scène un mouvement inverse ?

Oui, on pourrait dire quelque chose comme ça. Le spectateur s’explique en différé. Il prend la parole à l’intérieur du film en faisant taire le film (toujours la « dangerous method »!). De Certeau parle de la « production du consommateur ». Il y a quinze ans, je parlais de « La Revanche du spectateur » : le spectateur produit quelque chose qui vient du film mais qui n’est pas dans le film. Ce que le film montre, à travers sa mise en scène, c’est le studium. Mais le spectateur peut produire un punctum, c’est-à-dire, essentiellement quelque chose qu’on ne lui montre pas, mais qu’il perçoit.

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Eric Rondepierre, The Mark of Time, éditions Bessard, 2015

Site des éditions Bessard

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Eric Rondepierre, exposition collective La Traversée des inquiétudes, partie 1 Dépenses, Labanque, Béthune, Nord Pas-de-Calais, du 8 octobre 2016 au 26 février 2017

Labanque

Eric Rondepierre, Background, texte de Bertrand Schefer, édition Charlotte sometimes, 2016.

Editions Charlotte sometimes

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Eric Rondepierre, Confidential report, galerie Le Bleu du ciel, Lyon, du 16 février 2017 au 22 avril 2017

Galerie Le Bleu du ciel

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