Yvonne Baby, l’écriture contemporelle

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Les digues s’effondrent, la bêtise est une force motrice, aux Etats-Unis, en Russie, en Europe, les raisons de désespérer sont innombrables, et pourtant un petit livre à la couverture douce comme une caresse de l’âme vous redonne une force que vous ne vous soupçonniez pas.

Ayant grandi dans une famille de valeureux insoumis – mère rebelle d’origine juive polonaise, père historien communiste signataire du Manifeste des 121 – rédactrice en chef du service « Culture » du journal Le Monde de 1971 à 1985, noble dame au cœur vaste, son auteure s’appelle Yvonne Baby.

Le titre est beau comme une prière bouddhique, Nirvanah.

Nirvanah est à l’âge de l’adolescence, quand Clémence, sa grand-mère ne compte plus les ans.

Entre ces deux-là, la confiance est immédiate, et la parole d’or.

Peut-on se comprendre quand deux siècles nous séparent ? Evidemment, puisque l’écart est une chance, quand l’écoute est de fond.

Le récit est vif, rapide, porté par un souffle qui emporte la lecture. Urgence de vivre, urgence de dire, urgence de se souvenir.

La mélancolie est là, bien sûr, comme dans un quatuor de Beethoven. Il faut l’apprivoiser, ne pas lui laisser le temps de s’installer. Bonjour, merci d’être venu, au revoir, il y a tant à faire encore, parlons.

Un conte s’ouvre, c’est un espace sacré où la fidélité armée de générosité terrasse les monstres.

Nirvanah et Clémence vont se rencontrer, chaque jour, joueuses toutes les deux, bienveillantes toutes les deux, inconnues familières toutes les deux.

Clémence guide Nirvanah dans le labyrinthe du passé, disant le Temps au présent, puisque la guerre affreuse, en Pologne, en Espagne, en Ariège, est encore là.

Passe le visage solaire de ses enfants musiciens, Guillaume le baryton, Gaspard le poète tempétueux, ou celui de Luvers, l’ami américain, compagnon rêvé, écrivain avec qui réinventer le monde.

A Nirvanah, Clémence transmettra quand il le faudra le nom des œuvres qui ont changé sa vie, Les enfants Tanner de Robert Walser, Gatsby le magnifique de Francis Scott Fitzgerald, Anna Karénine de Tolstoï, Guillaume au Moulin de Stevenson, où l’on peut lire ceci, qui est merveilleux, et annonce, dans la double sensation d’unité et de distance, Jean Giono : « Ce sont des mondes comme le nôtre, dit le voyageur. Certains sont plus petits, beaucoup d’autres des millions de fois plus grands, et quelques-unes de ces étincelles que vous voyez ne sont pas seulement des mondes, mais des grappes de mondes roulant les uns autour des autres dans l’espace. Nous ne savons pas ce qu’ils contiennent : peut-être une réponse à toutes nos difficultés, ou la guérison de toutes nos peines. Cependant nous ne pouvons pas les atteindre. »

Avec la solitude, il faut être stratège, ne pas la défier, la regarder comme le tigre sa proie, avec une intensité mêlée d’indifférence, puis se laisser porter par ce qui monte, un flot de joie que rien n’arrête. D’ailleurs, c’est l’heure, Nirvanah sonne à la porte. La musique reprend.

L’appartement, où Clémence passe maintenant toutes ses journées, autorise la venue des fantômes, qu’il s’agisse de Louis Aragon, ou de Georges Sadoul, son beau-père, qui croyaient tous deux en l’émancipation de l’homme par l’homme.

Tourne autour du fauteuil, installé face au bureau dans le salon rempli de livres posés à même le sol ou contre les pieds du piano, le Temps retrouvé, qui est d’une saveur étonnante : « Quand les murs se sont-ils défraîchis, les plafonds ont-ils commencé à se décoller ? Clémence se console en se disant que son appartement ressemble aux appartements qu’elle avait vus autrefois avec sa mère en Pologne, et qui gardent, coûte que coûte, les traces et les goûts de la culture. »

C’est à présent la séance des lampes, celle des hasards objectifs-subjectifs, des rêveries. Vision des villes et pays qui ont compté : Moscou, New York, la Chine, la Grèce, Bénac, qui est une commune dans les Pyrénées, mais aussi un refuge durant la guerre.

Eloignée de toute médisance, sachant aimer pleinement qui elle aime, Clémence, innocence et mémoire, ne vieillit pas.

Avec une grande fluidité, composés avec l’art d’effacer les coutures, les dialogues s’enchaînent allegro vivace sans que la ponctuation ne vienne entraver le flux des souvenirs, Yvonne Baby ayant fait sienne la belle formule de Novalis : « Qui a le rythme a le monde. »

Pour l’auteure de Quinze hommes splendides (Gallimard, 2008), la révolution reste un avenir, comme le sexe que découvrira Nirvanah est une promesse de grands bonheurs quand il est partagé.

Confidence précieuse : « Le sexe est misérable, s’il n’y a pas d’amour. Il est trop seul. Il a besoin d’aimé et d’être aimé. »

Mais, Nirvanah, la guerre revient, favorisée par le retour de l’insupportable accumulation du capital, spéculant sur le malheur de tous pour le profit de quelques-uns.

Et le beau livre d’heures de s’achever sur deux nouvelles initiatiques : « Où sont passés les enfants ? » (massacre de Saint-Sauvin, Massif central, été 1944), et « Le Premier Maître », où il est écrit : « La guerre, est-ce possible que ce soit une chance, est-ce possible ? La guerre : sans m’en rendre compte, je suis devenue apte à tous les services et je peux garder les yeux ouverts en toutes circonstances, je suis sûre de faire face si l’univers s’écroue, j’ai la fermeté de mes forces et je m’adapte, tenace. »

Nirvanah : « Quel livre pourrait me raconter ça ? »

L’écriture est un art d’oiseleur.

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Yvonne Baby, Nirvanah, éditions Maurice Nadeau, 2016, 134p

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Découvrir le site des éditions Maurice Nadeau

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Orson Welles et Yvonne Baby

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