La traversée de l’impossible, par Julien Magre, photographe

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Je n’ai plus peur du noir est un livre impossible à propos de la mort d’une petite fille, Suzanne.

Livre de deuil, de seuil, de mémoire et de reconstruction, cet ouvrage conçu avec la plus grande délicatesse est bien plus qu’un ensemble d’images, c’est un acte de vie considérable.

La lumière, ténue d’abord, y apparaît dans toute sa force de résurrection.

Je n’ai plus peur du noir est un livre donné par un père photographe à sa femme, à son autre fille, Louise, aux lecteurs, comme on parvient encore à faire une offrande alors que la douleur nous a brisé.

Merci à Julien Magre d’avoir eu ce courage, pour sa famille, pour tous.

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Quand vous avez appris que votre fille de sept ans, Suzanne, était atteinte d’une leucémie, vous lui avez proposé un projet commun, de participer à la création d’un livre. Comment s’est-elle saisie de cette idée ?

Ma femme Caroline est graphiste dans le domaine de l’édition depuis quinze ans maintenant. Suzanne et Louise, ma plus grande fille, ont toujours été entourées de livres, de maquettes de livres. Elles nous ont toujours vu travailler, choisir des papiers, découper du papier. Et Suzanne a très vite été intéressée par cela, la question de la fabrication d’un livre, la provenance du papier, l’odeur d’un livre. Elle prenait souvent les livres pour les sentir.

Trois jours avant l’annonce de sa maladie, nous étions en Corrèze pour les vacances de Noël chez mes beaux-parents. La veille de l’annonce, il y avait une brume sublime et une lumière très étrange. J’ai alors fait une série d’images dans la campagne, entre 9h et 11h, 11h30 du matin. Le lendemain, nous apprenions sa leucémie vers 14h30.

La semaine qui a suivi a été particulièrement intense physiquement, émotionnellement. Elle a fait un court séjour à l’hôpital de Limoges puis s’est faite rapatrier en hélicoptère à Paris, à l’hôpital Trousseau, le 28 décembre vers midi.

Je n’ai vu et découvert réellement ces images (réalisées en Corrèze) qu’à la mi-janvier.

Et bien sûr, j’ai eu un énorme choc, car les photographies étaient très fortes symboliquement, très habitées, comme des images prémonitoires. J’avoue avoir été très déstabilisé par la découverte de ces photographies.

Travaillant depuis longtemps sur le thème de la famille, sur l’histoire de ma famille et sur les questions de filiation, de journal de vie, je me suis forcé à continuer à faire des images pendant cette épreuve, car je pensais et je pense toujours aujourd’hui que c’est dans la continuité de mon travail. Ce n’était pas la priorité bien sûr, mais je sentais qu’il fallait que je continue à photographier ma vie, ma femme, mes filles.

J’ai donc photographié simplement la vie à l’hôpital, Suzanne dans son nouveau quotidien, son nouvel espace de vie.

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On a commencé tous les deux un projet qui l’amusait beaucoup. Le protocole était simple. De son côté, elle gardait des objets hospitaliers qu’elle trouvait intéressants, drôles : du fil, des masques, des gants, des pinces… Chaque soir (ou chaque matin), en quittant l’hôpital, je prenais ces objets avec moi et je les photographiais sur le tapis noir de mon salon, très frontalement,  très simplement, avec la même distance.

Je ramenais le lendemain mes photos sur une clé USB et l’on faisait l’editing ensemble. Nous avons fait la même chose, le peu de fois où elle est rentrée à la maison pendant ses six mois d’hospitalisation, avec ses jouets et les objets de la maison (ballon, Kaplas, coussin…).

Au bout de quelques semaines, j’ai pris conscience que nous étions en train de construire un projet,  un livre ensemble. Un livre en plusieurs chapitres, plusieurs parties. La première partie était les photos de Corrèze sous la brume, la seconde la vie à l’hôpital, et la troisième partie la sortie de l’hôpital, la fin de sa maladie.

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Suzanne était très contente de faire cela avec moi, j’ai donc commencé à travailler sur la maquette du livre avec elle. C’était un jeu pour elle, un jeu d’adulte où elle avait des responsabilités, un vrai rôle. Elle était fière de faire son premier livre avec moi. Malheureusement, elle n’a pas guéri. Elle est partie le 25 juin 2015.

Je me suis battu pour faire et réaliser ce livre. Pour trouver la force de faire cette troisième partie notamment.

Je me suis battu car j’ai promis à Suzanne de faire ce livre.

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Comment comprenait-elle, selon vous, le métier de son papa photographe ?

Pour elle, c’était un jeu je crois. A vrai dire, je ne sais pas trop. Par ailleurs, Elle n’aimait pas trop que je la photographie, ça c’est sûr ! Elle se cachait toujours derrière une couverture, une serviette, son écharpe ou ses mains. Pour elle, la photographie, c’était se cacher, jouer à ne pas se montrer, ne pas se dévoiler !

Je n’ai plus peur du noir est un livre de deuil, d’hommage à votre fille disparue, mais aussi de reconstruction familiale. Comment avez-vous pensé sa forme ? Votre livre commence comme un conte, avec des images faites à la tombée de la nuit, dans la pénombre des bois. Viviez-vous alors en Corrèze ?

Non, je vivais à Paris avec ma famille. Nous sommes allés en Corrèze pour Noël, rejoindre mes enfants chez mes beaux-parents.

C’était le 23 décembre 2014. Le 26 décembre, Suzanne fait une prise de sang car elle est un peu fiévreuse depuis quelques jours et a des ganglions depuis quelques semaines. Comme je l’ai dit plus haut, la veille au matin, je faisais ces images dans la campagne, dans cette étrange brume.

Puis, en faisant ces images pendant l’hospitalisation, l’idée de faire un livre en trois actes est venue assez vite. Comme une évidence.

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Par contre, quand j’ai su que la troisième partie ne serait pas possible, et, dans tous les cas, pas celle que j’avais pensée, j’étais incapable d’imaginer une fin pour ce livre, d’imaginer de le faire sans Suzanne. J’ai réfléchi quelques jours après son départ (le 26 juin 2015), et je ne me suis pas donné le choix, je me suis battu pour le faire, pour finir ce livre, comme une mission, un devoir, une nécessité. Je lui avais promis de le faire.

Et je savais que ce livre serait une belle manière d’honorer Suzanne, d’honorer la vie. Décider de finir ce livre était inconsciemment une manière de me dire que j’avais choisi, choisi la vie, dans ce qu’elle a de plus beau, de plus dur, de plus pervers, de plus violent.

Faire ce livre a été peut-être une manière de ne pas me laisser mourir.

J’ai donc décidé de photographier mes premières vacances, en Suède, sans elle, et de photographier ceux que j’avais encore la chance d’avoir, ma fille Louise et ma femme Caroline.

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Je n’avais plus de ressources à ce moment-là, plus de force, juste la force de regarder humblement le monde qui était sous mes yeux, la lumière, la nature, le vent, le manque, le vide, l’absence, les pierres, les arbres et les deux êtres les plus chers au monde. Tout cela peut paraître bien arrogant et ambitieux bien sûr mais la question ne se posait pas, j’ai juste fait ces images, sans complexe, sans retenu, j’étais dans un état de survie. Le début d’une nouvelle vie, une longue et interminable reconstruction. Accepter en silence ce que j’avais perdu et juste regarder, être le témoin humblement de ce qui me restait : la vie.

Pour la forme globale du livre, j’ai vraiment essayé d’être le plus simple possible, le moins bavard, de faire confiance aux images, de leur donner le bon rythme et d’être honnête dans la construction du récit.

Je voulais enfin que le lecteur ressente, éprouve le passage du noir au blanc, de l’ombre à la lumière.

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Face à l’impossible, l’art a-t-il quelque pouvoir ? Avez-vous ressenti le besoin de lire par exemple les écrits de Philippe Forest sur la perte de sa petite fille ?

Oui, la pratique de la photographie m’a énormément aidé à tenir debout pendant ces six mois et depuis sa mort.

Le fait de trouver la force de penser, de produire des images, de réfléchir, de construire un livre m’a terriblement rassuré, apaisé.

Je me disais que j’étais encore capable de me concentrer, d’être exigeant, d’aller au bout de quelque chose.

Tous ces gestes autour de cette pratique m’ont aidé à affronter le réel, la maladie, l’angoisse.

Une pratique thérapeutique sans doute.

Et en effet, pendant plusieurs mois qui ont suivi son départ, j’ai aussi beaucoup écrit et lu. Forest bien sûr mais aussi Duras, Barthes, Char…

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Il y a çà et là, dans la première partie de votre livre, des trouées de lumière. En tant que photographe, comprenez-vous ou ressentez-vous différemment aujourd’hui la lumière ?

La photographie naît de la lumière, elle n’existe que grâce à elle. Aujourd’hui, ce constat prend une tout autre dimension, une dimension très très puissante, quasi métaphysique. J’essaie de m’en rapprocher, de la comprendre comme un objet physique. Je la regarde d’une manière beaucoup plus primitive, plus essentielle… plus simple.

Comme si Suzanne s’était transformée en « La lumière ».

Je me dis aujourd’hui que « La lumière » est peut-être une issue, que c’est la seule chose qui restera toujours. Enfin, aller chercher la lumière, même dans l’obscurité, dans des petits recoins est une chose qui me fascine et que je trouve très enthousiasmant.

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Avez-vous montré votre livre au service de l’hôpital Trousseau (Paris) où votre fille était soignée ?

J’ai fait à la sortie du livre (au mois de novembre 2016) une signature dans un contexte et lieu très intimes en n’invitant que des personnes qui ont été présentes (de près ou de loin) dans cette terrible histoire, la famille, les amis.

Et nous tenions, en effet, avec Caroline, à inviter trois personnes en priorité, l’une des infirmières, Emilie, qui a suivi Suzanne pendant l’hospitalisation, un médecin, Jean-Pierre qui nous a accompagnés pendant l’épreuve. Et malheureusement, nous aurions aimé la présence « du médecin référent » qui n’a pas pu être présent car elle venait de repartir vivre en Italie.

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J’ai dans l’idée aujourd’hui de retourner à l’hôpital pour offrir quelques livres à l’équipe médicale mais je n’ai pas trouvé la force encore.

Sont présentes à travers des ballons les métaphores de la maladie et de l’envol. N’était-ce pas aussi une façon d’accompagner votre autre fille dans son chemin intérieur, afin de lui permettre d’accepter l’insoutenable ?

Nous nous sommes battus pour n’être que dans la vie. Nous avons d’une certaine manière fait un choix. Le choix de la vie. Cela a été un choix définitif et assumé. Nous n’avons pas été, par ailleurs, dans le déni, enfin je ne crois pas.

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Nous avons choisi « la vie », de n’être que dans la vie, et qu’avec Suzanne, tant que cela était possible. Nous nous battons encore pour cela aujourd’hui, accepter la vie  et considérer cela comme une chance inouïe.

Je n’ai pas eu envie non plus d’aborder la question de la mort avec elle : comment aborder une question aussi vaste, aussi abstraite sans l’avoir vécue, sans l’avoir même effleurée ?

Il y a dans Je n’ai plus peur du noir une pudeur qui bouleverse, notamment dans la manière de vous approcher avec une infinie délicatesse de votre épouse. Votre travail est-il une façon d’apaiser la colère qui peut naître quand l’incompréhensible s’empare de nous et oriente si violemment notre destin ?

Oui, la fabrication et la construction de ce livre m’ont beaucoup aidé à me canaliser, je pense. Je me suis beaucoup concentré.

J’ai essayé de ne jamais tomber dans le pathos ou le voyeurisme.

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Je ne sais pas si cela a apaisé la colère mais être parvenu à finir ce livre m’a donné beaucoup de fierté, de force. Je suis sûr que Suzanne serait fière aussi de ce livre.

J’ai essayé de « ne mettre » que de l’amour dans ce livre, que de la bienveillance, que de la douceur, de l’espoir.

Pour Caroline, qui a découvert le livre relié en premier, cela a été salvateur, comme un geste très fort, la sensation de quelque chose qui se ferme, qui se clôt… pour laisser place à autre chose, à une vie que l’on veut plus intense, et que l’on rend intense.

La nature a-t-elle acquis une importance renouvelée pour vous, dans votre vie et votre envie de la photographier ? Elle est omniprésente, et en couleurs, dans la deuxième partie de votre livre.

La nature a toujours été présente dans mes images. Une manière de me confronter au réel. c’est un motif intemporel qui me fascine. Aujourd’hui, la nature est pour moi le symbole de la vie, d’une « intensité de vie », de quelque chose qu’on ne maîtrise pas, qu’on ne peut pas atteindre, qu’on n’apprivoise pas, comme un vide (ou un plein selon le jour), comme un gouffre qui remplit et qui se regarde avec humilité, prudence et sincérité.

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La reliure verte, le papier transparent doublant la couverture concourent à faire de votre livre un tombeau sans morbidité. Le soin pris à penser totalement cet ouvrage est de l’ordre d’une caresse de l’âme. Avez-vous eu la force de vous lancer dans d’autres travaux ?

Oui, outre le fait que relier un livre par un fil le rend plus solide, le choix de sa couleur, le vert, a été purement décoratif. C’était la couleur préférée de Suzanne tout simplement. Ce fil vert ramène aussi un peu de légèreté et de couleur à l’ouvrage et procure (très discrètement) un peu de joie au lecteur, enfin je crois. Pour le papier en sur-couverture, son rôle est à la fois pratique et esthétique. Pratique, car, comme pour un cahier d’écolier, il protège l’objet et esthétique, car il donne un peu la sensation de flou, de brume des premières images du livre. Etant légèrement transparent ou opaque, il laisse le titre du livre « Je n’ai plus peur du noir » difficilement lisible et donne la sensation d’un réel un peu flou, incertain, comme une vision trouble.

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Oui aujourd’hui, je continue de travailler autour du thème de la famille et je continuerai toujours je crois. Cela prend, comme je l’ai dit plus haut, d’autres formes. Ça devient plus abstrait, avec une approche plus libre, plus expérimentale.

En guise de conclusion, je me dois de dire que ce livre n’existe que grâce à des personnes qui ont été extrêmement bienveillantes, sublimes, d’une extrême patience, qui m’ont aidé à le faire exister et qui ont accepté tous mes choix jusqu’au bout. Je veux parler de mon éditeur Patrick Le Bescont, Françoise Vogt, Frédérique Destribats et Fannie Escoulen. Merci à eux de m’avoir offert cela. Merci à Caroline de m’avoir fait confiance dans le partage de cette épreuve. Merci à Louise d’avoir acceptée de prendre la pose, encore et encore, dans ce contexte. Merci à Alexandra et Martin pour leur sincérité et leur regard qui a permis de rendre le livre moins bavard et plus fort. Merci à tous mes amis et à ma famille et toutes l’équipe de Trousseau.

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Julien Magre, Je n’ai plus peur du noir, Filigranes Editions et d&b, 2016

Site de Julien Magre

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