maiko no hikari, un voyage photographique au pays des apprenties Geishas, par Régis Defurnaux

intro1-copieMaiko no hikari, du photographe et philosophe Régis Defurnaux, est un reportage sur le monde très fermé des apprenties Geishas de Kyoto, les Maiko, publié en un beau volume par les éditions de Marseille Le Bec en l’air.

Artistes exigeantes et d’intelligence vive, les Geishas, fines musiciennes, superbes danseuses, incarnent avec grâce la sensation de l’éphémère.

A la croisée de la tradition et de la modernité, ces femmes-fleurs sont des cosmos où se perdre avec volupté, offrant à la féminité japonaise un pouvoir de métamorphose et de déplacement très émouvant.

Merci à Régis Defurnaux pour son double regard, célébré par de nombreux prix internationaux, d’anthropologue et d’esthète.

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Comment est né le projet de votre livre, maiko no hikari (éditions Le Bec en l’air, 2016) ? Comment s’inscrit-il dans votre parcours artistique ?

Ce reportage est né d’une rencontre avec Tomofumi Nakano, photographe pour EPA (European Press Agency), qui elle-même a débouché sur une autre rencontre avec l’apprentie Geisha Fukuya. Elle répétait une danse sur la scène du théâtre du Kaburenjo, elle m’a bouleversé.  A priori, je ne comptais pas du tout travailler sur ce sujet qui me semblait tellement cliché.  Mais suite à cette rencontre, j’ai senti de manière intuitive que l’image que nous avions d’elles était injuste et que quelque chose de plus riche, de plus complexe, de plus vaste composait leurs existences. Pour ce qui est de mon parcours,  je suis arrivé au Japon juste après avoir travaillé pendant tout un automne dans une unité de soins palliatifs. Ce reportage a donné un livre intitulé Bouts de souffle, un ouvrage édité par la Fédération Wallonne des Soins Palliatifs et utilisé comme outil de formation pour les soignants et les bénévoles. Avant cela, je m’étais beaucoup intéressé à la danse et aux arts de la rue. La mise en scène focalisait beaucoup mon attention.  Je reste très attiré par le mouvement de manière générale et l’éphémère. 

Quel est votre lien personnel avec le Japon ? Vous y avez séjourné régulièrement entre 2009 et 2015. 

C’est un lien qui remonte à l’enfance et à ma culture familiale. Des BD (notamment Kogaratsu, le héros dessiné par Michetz), le Japon féodal des films de Kurosawa, le cinéma japonais contemporain qui me fascine, les estampes que j’aime contempler, et puis des cartes du monde avec ce pays tout à droite, le plus lointain. Mon père apprécie particulièrement l’Inde et ma mère la Chine, et j’ai poussé jusqu’au Japon. Ma maman qui tenait une galerie d’art me montrait aussi régulièrement des estampes, tout en me plongeant également dans la peinture. Il faut croire que tout ça a joué en surface et en profondeur dans mon rapport avec le Japon. J’ai habité à Kyoto de janvier 2009 jusqu’à l’été, puis j’ai effectué de nombreux séjours jusqu’à l’automne 2015. 

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En quoi le photographe Cédric Gerbehaye, que vous remerciez à la fin de votre ouvrage, vous a-t-il aidé à mener à bien votre projet ? Avez-vous reçu des aides de nature institutionnelle ?

Avec Cédric et Gaël Turine de l’Agence VU, nous avons beaucoup échangé et pas forcément sur la photographie. Nous parlons plus de la vie en général et de ce qui nous touche. Je crois aussi que nous avons en commun ce sentiment que la photographie est avant tout une technique de corps et qu’un cadre se pose dans un corps à corps avec le sujet et qu’un certain jeu de jambes est nécessaire. Enfin, je pense que nous partageons ce besoin de faire sens qu’on résume parfois dans le « devoir de regard ». Pour les aides belges, j’ai été le lauréat en 2012 de la Fondation Spes, ce qui m’a permis de continuer mes séjours à Kyoto ; le Musée de la Photographie de Charleroi a été très présent également. Par ailleurs, le Musée du Quai Branly et La Maison de la Culture du Japon à Paris m’ont beaucoup aidé en recommandant mon travail par écrit auprès de l’association professionnelle des Maiko et Geiko de Kyoto et auprès du directeur du théâtre du Kaburenjo.

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La Geisha de 2016 est-elle la même que celle déployant son éventail plusieurs siècles plus tôt ? De quelle « profondeur cosmologique » (je vous cite) relève-t-elle ? Du shintoïsme ?

Oui. Le contexte différe mais elle participe de la même profondeur ontologique, à savoir l’animisme.  Leur choix de rejoindre le Hanamatchi pour devenir apprentie peut se comprendre en regardant attentivement la transformation du rapport des genres au Japon. Elles sont perçues différemment tout en maintenant les références animistes qu’on retrouve dans les rites du shintoïsme. L’héritage et la présence du monde rural et de ses rites propitiatoires, ainsi que des éléments apparentés au chamanisme, demeurent.

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Les Geishas sont-elles des intermédiaires entre les vivants et les morts ?

Non.  Les rites auxquels elles participent sont des rites liés à la perpétuation de l’existence. Cependant, dans la mesure où elles incarnent ce qui va mourir, l’évanescent (ce que nous connaissions autrefois avec l’expression latine « memento mori »), elles peuvent renvoyer à notre condition humaine  – et donc à la mort.  Elles possèdent un aspect fantomatique plus grave, que j’ai perçu un soir, très tard, en croisant une apprentie dans un ruelle sans lumière.

Est-on Geisha de mère en fille ? Pourquoi devient-on Geisha ?

Non, il n’y a pas vraiment de lignées de Geishas de mère en fille, même si parfois certaines filles d’anciennes Geishas choisissent de faire comme leur mère. C’est une vie très particulière, très exigeante et elle ne convient pas forcément à tout le monde.  Toutes m’ont parlé d’une double motivation :  d’une part, perpétuer un ensemble de pratiques artistiques anciennes, et participer ainsi à la continuité de la culture japonaise dite traditionnelle ; d’autre part, se choisir une vie en dehors des normes et des attentes sociales.

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L’association de la Geisha et de la prostitution est-elle un cliché, voire un fantasme dénué de tout fondement ?   

Malheureusement, je dois répondre par un « pas complètement ». En effet, historiquement, il y a eu des « rapprochements » qui ont conduit l’état japonais à légiférer pour empêcher surtout le monde de la prostitution de récupérer les apparences du Monde des Fleurs à son avantage. C’est un cliché dont on s’empare facilement en Occident car l’Asie est perçue – à tord et à raison – comme un ensemble de cultures dans lequel la dimension érotique est restée très présente – je pense ici par exemple au Kamasutra en Inde et à l’imposant corpus d’estampes érotiques. Toujours est-il que ces raccourcis sont injustes et abîment ces femmes – et la femme en général. Tout est plus compliqué. Parallèlement à cela, j’ai été frappé de voir comment le monde des hôtesses de Gion, un des quartiers le plus connus des touristes, est lui aussi assimilé à de la prostitution. Les gens ne cherchent pas à savoir, ils cherchent seulement à confirmer leurs croyances. C’est tellement plus facile de projeter ses fantasmes sur l’autre plutôt que de chercher à rencontrer une altérité. Dans la vie comme en photographie, prendre et recevoir, prendre ou recevoir… Sur cette question des clichés, je suis persuadé que la photographie peut jouer un rôle, notamment dans le dialogue entre les cultures.

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Avez-vous perçu quelque chose de l’ordre des marionnettistes chez les Geishas, femmes à la fois stéréotypées par un code culturel très strict et extrêmement singulières ?

Oui, par exemple, elles ont une liberté de parole inattendue et inimaginable pour une femme ou un homme japonais.  Elles ne sont pas corsetées par l’entregent et les convenances. Elles ont aussi une liberté de mouvements du même ordre. L’esprit d’indépendance est très présent au sein de cette communauté de femmes. Il faut bien se dire qu’au moment où elles décident de devenir apprentie, c’est quasi un acte féministe qui est posé car elles se choisissent une vie avant que la vie – la société japonaise – ne les choisisse.

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En quoi la féminité spécifique de la Geisha vous fascine-t-elle ? Avez-vous pu ne pas tomber amoureux de la maiko (apprentie Geisha) Fukuya rencontrée à Kyoto ? 

C’est une féminité qui me fascine d’abord dans le lien entretenu avec la musique au sens large. Ces femmes jouent de plusieurs instruments, elles chantent, elles transforment leur voix ; étant musicien, ça me touche très fort. Ensuite, il y a la danse et le rapport au corps qui me séduisent. C’est une féminité en mouvement, au sens propre comme au sens figuré ; une féminité intimement liée à l’éphémère par sa référence au monde des fleurs, au végétal,  à l’alternance des saisons.  Enfin,  il y a une dimension animiste – omniprésente – et qui est un usage du monde qui fait plus que me séduire : c’est ce que je ressens. C’est ce mélange dense et vertigineux qui m’a bouleversé lors de ma rencontre avec Fukuya. C’était instinctif, mais tout était là.  J’ai eu un grand désir pour elle, mais je ne suis pas tombé amoureux. Par contre, je suis tombé amoureux – et je le reste – de cette communauté de femmes, du quartier, de Kyoto et de tous ces aspects qui créent une douce turbulence en moi, comme un sentiment d’allégresse.

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Avez-vous travaillé avec un œil d’anthropologue ? Comment avez-vous été accueilli dans ce milieu très fermé ?

Oui, j’ai forcément travaillé avec mon bagage académique « dans l’œil ». Je pense qu’on photographie avec tout ce qu’on est et que l’appareil n’est finalement qu’un accessoire.  L’instrument premier, c’est le photographe, son parcours, sa vie, tout ce qui fait et défait son existence A l’époque, je réalisais en même temps un travail ethnographique sur l’idée de nature au Japon dans le cadre d’une thèse de doctorat en philosophie. Toute cette intelligence ethnographique a joué dans la manière dont j’ai abordé ce sujet.  Pour ce qui est du milieu, je dirais plutôt qu’il est délimité, mais pas fermé. Il faut juste emprunter le bon chemin pour y accéder.  J’ai toujours été accueilli avec un mélange étrange de curiosité et de réserve.  J’ai consacré toute mon énergie à l’établissement d’une relation de confiance avec Rie Takemoto qui dirige une maison de thé dans le quartier du Miyagawacho. Je pense qu’elle a rapidement senti que je venais chercher autre chose qu’une carte postale. Elle est devenue comme une mère et aussi comme une initiatrice. Nous nous sommes regardés l’un l’autre, en miroir.   

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Qu’est-ce que le statut de « Geiko » ?

C’est un état de féminité idéale, une forme – le mot est important- accomplie qui s’acquiert au travers d’un parcours initiatique et artistique exigeant.  

La question est sûrement ridicule, mais y a-t-il un équivalent masculin de la Geisha ? Je pose ici en filigrane la question du genre et de l’identité sexuelle.   

Non au contraire, elle est pertinente. Il fut une époque où les Geishas étaient des hommes qui pratiquaient les arts à la cour.  Pour rappel, le terme Geisha veut simplement dire « personne qui pratique les arts ». La martialisation de la société japonaise a provoqué la substitution des hommes par les femmes. Je crois qu’il est intéressant de faire un parallèle avec le théâtre Kabuki, théâtre (et société d’hommes) dans lequel ceux-ci jouent tous les rôles, tout comme les Geisha jouent tous les rôles quand elles font du théâtre. Ces deux communautés d’artistes sont très liées, sans doute le sujet d’un prochain travail… 

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A quelles incompréhensions ou impossibilités éventuelles vous êtes-vous heurté ? Le mystère des Geishas est-il encore intact après plusieurs années passées auprès d’elles ?

D’abord, je me suis heurté à certaines difficultés : celle d’être un homme, de plus étranger et barbu, et puis je ne parlais pas très bien japonais au début. Je ne parle toujours pas comme je le voudrais, mais au fil du temps, j’ai pu améliorer tous mes moyens de communication, à commencer par un alignement de mon langage corporel sur le leur.  Mon accent aussi est très féminin quand je parle, ce qui fait toujours rire les chauffeurs de taxi. Je pense qu’il faut connaître ses propres limites et surtout savoir à qui parler, trouver la bonne personne et Rie a été celle-la. Elle a ouvert beaucoup de portes devant moi, je lui dois beaucoup.  Je suis loin d’avoir tout compris, mais avec le recul, je pense avoir perçu certaines choses, ce qui compte beaucoup pour moi et qui conditionne la manière dont je photographie.  En japonais, il y a un verbe qui résume assez bien ce reportage: « kanjiru », éprouver, percevoir, ressentir.  Pour ce qui est du mystère, je suis le premier surpris car je suis de nature changeante, nomade, mais oui, le mystère reste intact. Peut-être qu’il tient à cette « présence singulière », comme une présence continue… 

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Qu’ont de commun les femmes que photographie Araki avec une totale impudeur et les Geishas de votre livre ? 

Absolument rien, les femmes photographiées par Araki ne s’engagent pas dans un apprentissage artistique multiple et exigeant.

Les Geishas se marient-elles ? Ont-elles une vie de famille ?

Non, elles ne se marient pas. Si elles souhaitent se marier, elles doivent quitter la communauté comme l’a fait Fukuya qui est devenue maman de deux enfants. La seule vie de famille est une vie symbolique mais avec des liens très solides. Sur ce point, comme dans la plupart des questions précédentes, il y a une forme de transcendance. Et finalement, c’est sans doute ce que ces femmes artistes apportent de plus beau en ce monde : un sentiment de présence à la Vie, un « ici et maintenant ». 

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Régis Defurnaux, maiko no hikari, éditions Le Bec en l’air, 2016

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Le Bec en l’air

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