Le moment coréen (1)

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Dans une pension défraîchie de Sokcho, petite ville portuaire de la Corée du Sud, non loin des barbelés de la frontière avec le Nord communiste, débarque le Normand Yan Kerrand, auteur de bandes dessinées.

Nous sommes en hiver, il y a peu de clients, tout fonctionne au ralenti, mais le cœur va bientôt régulièrement battre la chamade.

Hiver à Sokcho est le récit doux d’une rencontre, dont l’exotisme des lieux ajoute au charme, entre une narratrice métisse d’origine franco-coréenne s’exprimant à la première personne – elle est en charge de la bonne tenue de la pension – et un étranger cherchant aux confins du monde le renouvellement de son inspiration.

Les chapitres sont courts, les blancs en fin de paragraphes laissent l’esprit divaguer, les transitions sont d’une couture fine.

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Règne un grand calme, gestes et regards ne sont pas lourds mais denses. Chaque détail est un signe construisant un blason.

Présence de phrases nominales, ambiances : « Néons blafards », « Couloirs orange et verts, ampoules bleuâtres », « un mélange de gingembre et d’encens ».

La cuisine joue un grand rôle, personnage à part entière, fricassées d’existants : poulpes, carottes et sésame cuisent devant vous.

Erotisme des matières et des situations : « Cette nuit-là, dans les draps humides, écrasée par sa tête posée sur mon ventre, je sentais sa poitrine se soulever, se rabaisser au rythme de son corps endormi. Je m’étais habituée à dormir seule à la pension. A présent, les ronflements de ma mère me dérangeaient. Je comptais les gouttes de salive qui s’échappaient une à une, de ses lèvres entrouvertes sur mon flanc. »

Attende d’un premier baiser, d’une première étreinte.

A présent, la narratrice est une voyeuse innocente, observant le contenu de la valise du Français.

Les scènes s’enchaînent avec limpidité, les dialogues coulent, tintement clair des voix, comme dans un film d’art et d’essai.

Nouvelle vague asiatique.

Simplicité des propos gorgés de silences.

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Le film, plan après plan, seuil après seuil.

Photogramme 1 : elle regarde la cicatrice rosâtre sur sa cuisse.

Photogramme 2 : un beignet flotte dans une casserole.

Photogramme 3 : il dessine une femme aux seins nus enroulée dans un futon.

Photogramme 4 : un drap froissé, une tache d’encre.

Photogramme 5 : un petit tas de boulettes de riz posées sur la tombe d’un aïeul.

Photogramme 6 : une chaise en plastique rouge.

Photogramme 7 : un radiateur.

Photogramme 8 : une haenyo frottant son masque avec une touffe d’algues.

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Franchir la frontière.

Retirer un pull.

Essayer un costume traditionnel.

Glisser une main experte entre ses propres cuisses.

Il n’y a rien à faire à Sokcho, mais tout à découvrir.

Les images naissent, disparaissent, on entend un crissement de plume.

Quels sont les critères de la beauté en Corée du Sud ? la narratrice ôte ses lunettes, elle a maigri, et ne se trouve pas désirable.

Comment sait-on quand une histoire se termine vraiment ? Est-on d’aileurs certain qu’elle a commencé ?

L’art d’écriture d’Elisa Shua Dusapin est d’une très grande délicatesse. Ses personnages mangent beaucoup, mais ce sont des ombres flottantes.

Mélancolie et force des vies minuscules.

Ah, passer l’hiver à écrire, boire et faire l’amour à Sokcho !

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Elisa Shua Dusapin, Hiver à Sokcho, éditions Zoé, 2016, 140p

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Découvrir le site des éditions Zoé

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