Séoul, l’empire des yeux, par la photographe Françoise Huguier – le moment coréen (2)

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Photographie de Kim Nyungman

On peut penser Séoul comme un absolu de la société du spectacle, où le vrai, pour prolonger et détourner la célèbre formule de Guy Debord, n’est même plus l’un des moments du faux, mais une notion totalement obsolète, hors de propos.

Dans un très beau texte liminaire au livre Virtual Seoul (Actes Sud, 2016), Patrick Maurus écrit : « La Corée est l’empire des images comme le Japon était celui des signes selon Roland Barthes, après la Chine empire de l’écriture. La société est en perpétuelle représentation. Des images qui montrent des images. »

Empire d’une exhibition permanente, la capitale de la Corée du Sud, telle que représentée par la photographe Françoise Huguier, serait un enfer pour tout esprit pascalien pariant sur la richesse du vide contre le plein des divertissements tous azimuts, si n’y perçait sous le kitsch des costumes, accessoires et maquillages des habitants une ironie capable de retourner le mauvais goût en fantaisie carnavalesque.

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Photographie de Jun Ahn

En quelques décennies, surpassant le Japon comme territoire de l’ultra-contemporanéité technologique, les Coréens auront inventé une nouvelle forme de tyrannie reposant sur une visibilité obligatoire, bien loin de l’éloge de l’ombre telle que formulée par le maître d’écriture nippon Tanizaki.

Désormais, si être, c’est être vu, comme sur un plateau de télévision ou sur l’écran d’un smartphone, les néons, couleurs criardes et flashes surpuissants seront les instruments de notre présence.

Société ayant perdu nombre de ses repères traditionnels, aliénée au jeunisme et à l’eugénisme numérique, la Corée serait perdue sans l’humour, la drôlerie des postures et codes vestimentaires des nouveaux aliénés n’étant cependant que l’envers d’une angoisse de disparaître sous un anonymat considéré comme une mort sociale, les sourires des modèles faisant penser davantage au rictus des damnés ou futurs suicidés qu’à l’allégresse des innocents.

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La société de consommation est une société de sommation, de clonage et de simulacre, ne supportant aucune brèche dans l’ordre publicitaire des apparences.

On pense à Martin Parr en voyant les images souvent malicieuses de Françoise Huguier, organisant dans l’ensemble de son livre une vaste comédie musicale où le visage des anciens apparaît comme un trou de réel dans un ensemble de vies bien plus mises en scène selon les diktats du jour que véritablement vécues.

L’expérience de la mort peut être alors ressentie comme un premier et ultime moment de liberté.

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Photographie de Han Sungpil

On relira ainsi avec bonheur, dans une nouvelle traduction de Ryoko Sekiguchi et Patrick Honnoré, l’éblouissant Louange de l’ombre de Jun’ichirô Tanizaki évoqué plus haut.

Texte écrit en 1933, quand les faisceaux des dictatures commencent à aveugler l’Europe, retrouver cet éloge de la juste mesure et du clair-obscur fait un bien fou.

Proposant une approche plus universelle qu’essentialiste, les traducteurs choisis par la maison d’édition Picquier font de l’œuvre de Tanizaki bien plus un chef d’œuvre de la littérature mondiale, immédiatement compréhensible par tous, qu’un ouvrage exotique, savoureux mais réducteur.

La nuance, le goût du détail, du relief, de l’éphémère, sont peut-être moins des particularismes civilisationnels qu’une capacité personnelle à se tourner vers le plus proche comme objet de secours, de plaisir et de méditation.

Cet exemple : « On dit que le papier est une invention des Chinois, et il est vrai que le papier occidental n’engendre guère en nous d’autre émotion que celle sa simple fonction pratique, alors que le grain de papier chinois ou japonais procure une sorte de chaleur qui nous apaise. »

Le rationalisme occidental dans son développement mondial, corrélé à une débauche énergétique sans précédent dans l’histoire de l’humanité, a fait perdre à beaucoup la beauté des demi-teintes et l’importance de la fadeur.

Aucune volonté chez Tanizaki de rejeter d’un bloc les apports ou progrès technologiques du monde contemporain, mais un rappel bienvenu des bienfaits multiples de la pénombre : « Nous préférons le brillant ombré, reposé, au clinquant superficiel. »

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Photographie de Chun Kyung Wo

Parcourons maintenant avec plaisir, l’esprit allégé, le dernier numéro de la luxueuse revue L’Insensé consacré à la Corée.

Kaléidoscope de regards – les travaux d’une cinquante de photographes nationaux sont ici présentés – ce numéro juxtaposant sur papier glacé des esthétiques extrêmement diverses montre la très grande vitalité photographique en un pays où les apparences comptent tant.

Il est impossible ici de détailler le style de chaque artiste, tant la monographie serait plus pertinente que de vagues impressions.

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Photographie de Lee Myoung Ho

L’Insensé nous met en tout cas dans un bel appétit, offrant au spectateur des confins de l’Occident que nous sommes un ensemble de plats, dont chacun fera au gré de ses envies ou intuitions un festin.

Préfacé par l’indispensable Françoise Huguier, ce numéro est à considérer comme une invitation au voyage, et à se débarrasser de bien des préjugés.

La Corée du Sud reste une inconnue.

Françoise Huguier, Virtual Seoul, textes de Patrick Maurus et Françoise Huguier, Actes Sud, 2016, 250p

Françoise Huguier chez Actes Sud

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Exposition Virtual Seoul, photographies de Françoise Huguier, du 7 octobre au 31 décembre 2016, au Pavillon carré de Baudouin (Paris)

Site du Pavillon Carré de Baudouin

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Tanizaki Jun’ichirô, Louange de l’ombre, traduit du japonais par Ryoko Sekiguchi et Patrick Honnoré, Editions Philippe Picquier, 2017, 110p

Entrer chez Philippe Picquier

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Korea, revue L’Insensé, numéro 14, 2016, 146p

Découvrir la revue L’insensé

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