L’esprit de l’enfance, par trois fois

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Bashô chevauchant

En cette rentrée, les éditions Picquier sont en pleine forme.

L’actualité éditoriale de cette belle maison dédiée à l’Asie offre en un seul mois, pour jeunes personnes et adultes ayant su préserver leur fraîcheur d’enfant, un ensemble de trois livres des plus enthousiasmants : un conte intitulé Le Jardin de Madame Li, un album pour rassurer les enfants qui font des cauchemars, Baku, le mangeur de rêves, et un manuel pédagogique insolite et ludique, J’écris des haïkus.

Le jardin de Madame Li, de Marie Sellier et Catherine Louis (environ cent soixante livres à elles deux), est un superbe ouvrage en format carré mettant en regard sur chaque double page calligraphie d’un idéogramme chinois tracé en rouge (par Wang Fei) et dessin bordé de noir évoquant sa forme.

Dans le village de la Pagode perdue, Madame Li, petite et chenue, mène une existence modeste, amenant à l’eau de la rivière du Pont-qui-chante deux jolis pots de terre. La palanche sur laquelle ils se balancent flanche mais ne rompt pas.

Un jour, Yun, petite fille d’ombre vêtue, s’étonne d’une goutte tombant d’un des pots. Il faut se rendre à l’évidence, celui-ci est fêlé. S’en débarrasser ? Lui signifier congé ? Pour rien au monde, ce pot-là a encore bien des services à rendre.

Passent libellules et grenouilles, oiseaux jaunes et scarabées dorés, buffles argentés et fourmis rousses.

Sur le chemin poussent des fleurs.

Voulez-vous savoir leur secret ?

Baku, le yokaï mangeur de rêves originaire de Chine – apparition prévisible, selon le vieux bonze rieur Nobioru, entre une heure et trois heures du matin – le connaît peut-être. Corps d’ours, trompe d’éléphant, yeux de rhinocéros, queue de vache, patte de tigre, cette chimère dévore les cauchemars et ne manque pas d’autres dons.

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Parvenir à l’apprivoiser peut être un objectif majeur pour qui craint la nuit, ainsi Toyo, que poursuit dans chacun de ses rêves Gashadokuro le squelette appelé « crâne Clac-Clac ».

Parvenant à le dessiner au feutre rouge pour ne pas l’oublier, le petit garçon part alors en quête de son sauveur.

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Au Japon, les légendes populaires ont des corps parfois étranges (Fabien Doulut, scénariste et dessinateur, utilise des crayons gras et de la graphite aquarellable pour les réveiller), tels le coq géant crachant des flammes, le « Noir coupeur de cheveux » (Kurokamikiri) et l’effrayante Zumberabô dite aussi « Face vide ».

Au Japon, où les formules magiques ne sont pas de vains mots, le visible rencontre régulièrement l’invisible, dont les formes étonnantes passent les siècles sans prendre une ride.

On peut ainsi avancer l’hypothèse que les haïkus, ces petits poèmes très codifiés propres à la tradition japonaise, sont des véhicules de peu de mots permettant de traverser également le temps (aucun changement depuis Bashô au XVIIème siècle) en préservant la jeunesse de sensations aussi précieuses qu’une fleur de cerisier.

Dans J’écris des haïkus, délicieux manuel pour professeurs ayant bon goût et curieux de tous âges, Véronique Brindeau (traductrice, enseignante) et Sandrine Thommen (illustratrice), nous donnent la main, afin de nous aider à comprendre et savourer cet art poétique fondé sur la délicatesse, l’observation et la surprise.

« Il n’a rien laissé / sauf la lune à la fenêtre / le cambrioleur »

Cela ne paraît rien, mais ce rien est le tout d’une expérience personnelle.

Les commentaires alternent avec les jeux (portrait chinois, pêle-mêle, jeu de l’épouvantail, les mots cachés, guirlandes de mots)  et les remarques d’ordre culturel permettant d’approcher au mieux la richesse des objets (kasa, geta, kashiwa-mochi), rites (du Nouvel An, du kukai), cérémonies et fêtes (fête des fèves, fête de Schichi-go-san, fête des poupées, fête des étoiles) propres à la culture japonaise : « Il y a trois règles du jeu pour écrire un haïku : il doit contenir un « mot de saison », dix-sept syllabes réparties en trois groupes [5 + 7 + 5] et une « coupure ». »

Il importe de savoir regarder finement la nature, et de distinguer ce qui peut sembler au premier abord uniforme : la neige-farine n’est pas la neige-pivoine qui n’est pas la neige-capuchon qui n’est pas la fine-neige qui n’est pas la neige-couverture.

On lira ici des portraits brefs et éclairants de maîtres du genre, Bashô, Yosa Buson, Chiyo-ni, Kobayashi Issa, ou Masaoka Shiki qui écrivit :

« Je croque un kaki / la cloche du temple sonne / Hôryûji »

Chers lecteurs, à vous de jouer maintenant !

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Le Jardin de Madame Li, texte de Marie Sellier, illustré par Catherine Louis, éditions Picquier jeunesse, 2016, 48p – sortie le 6 octobre

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Baku, le mangeur de rêves, texte et illustrations Fabien Doubut, éditions Picquier, 2016- sortie le 20 octobre

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J’écris des haïkus, texte de Véronique Brindeau, illustré par Sandrine Thommen, éditions Picquier, 2016, 92p – sortie depuis le 15 septembre

Vous pouvez aussi me lire en consultant le site de la revue numérique indépendante Le Poulailler

 

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