L’absence ne rime à rien, par le poète Jean-Pierre Vallotton (1)

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Virgile

Jean-Pierre Vallotton est un écrivain d’exception, fidèle à cette émotion appelée poésie, dont il a fait de chaque instant sa vie, sans tricherie.

Attentive à la parole qui vient, comme on reçoit un don, son ambition poétique est de l’ordre d’une nécessité intime, à la fois inquiète et enthousiaste face aux mystères et miroitements du vivant.

Egalement traducteur, Jean-Pierre Vallotton ne conçoit l’écriture que dans l’amitié des voix, prolongées, détourées, détournées, des auteurs innombrables qu’il n’a cessé de lire ou fréquenter.

Armé d’un savoir donnant le vertige, il est aussi ce vulnérable écrivant des poèmes comme on jette des filins d’arrimage.

Merci pour les mots qui suivent.

Vous avez publié trois livres de poésie en deux ans, et peut-être même davantage : Déroge à la lumière, Au rendez-vous des absents, Le corps inhabitable. Ecrivez-vous tout le temps ?

Pour tempérer la portée de votre propos, il faut préciser que des trois livres que vous citez, le premier est une plaquette de 16 pages et le troisième la réédition d’ouvrages parus en 1998 et 2005.

Je suis toujours dans un état d’attente de l’écriture, de réceptivité. C’est depuis presque toujours (j’ai commencé à écrire, maladroitement, évidemment, dès l’âge de dix ans) la principale préoccupation de mon existence. Paradoxalement, plus le temps passe et plus la tâche me paraît difficile, incertaine.

J’ai toujours connu des périodes, plus ou moins longues, de travail intense, et d’autres, parfois très longues aussi, où le silence et l’inertie m’engouffrent dans leurs sables mouvants.

Dans ma tête, sans doute que j’écris tout le temps (mais cela n’est pas écrire).

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Pierre Jean Jouve

Vous avez écrit également des nouvelles, des critiques, des livres d’artistes, un livre pour enfant. En quoi l’écriture poétique s’impose-t-elle finalement pour vous ?

« S’impose » est bien le mot exact. Quelles qu’aient été mes tentatives (je pense également à mon théâtre, encore inédit), « chassez la poésie, elle revient au galop », pourrais-je dire. C’est presque une infirmité dans le sens où si l’on me passe une commande sur tel ou tel thème, je finis toujours par le contourner pour dire les choses… différemment. Un exemple récent : un site m’a demandé de participer à une enquête dont le thème était, en résumé : quel usage ou non-usage faites-vous de la ponctuation dans vos poèmes ? J’ai fini par écrire une suite de réflexions poétiques et un peu loufoques sur la ponctuation en général. Mais le texte a plu et sera prochainement publié en ligne.

Chaque fois que je prends mon stylo, je suis terrifié à l’idée que je puisse écrire des banalités, dans un style plat. D’où sans doute cette force intérieure qui me pousse à revenir vers l’écriture poétique. Cela peut paraître artificiel, mais c’est ainsi que je fonctionne, tout naturellement.

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Saint-Pol-Roux

Si je n’ai jamais été très loin dans mes tentatives de romans, c’est certainement parce que je ne me sentais pas le souffle assez puissant pour poursuivre sur ma lancée et sur la durée un texte de grande envergure. Si c’est juste pour ajouter un roman de plus aux 800 nouveaux de ladite rentrée littéraire, pour moi, ce n’est pas la peine. Le roman sera flamboyant, unique, ou ne sera pas. Vous voyez où se situent mes ambitions, mais aussi la conscience de mes limites.

Pourquoi une telle variété formelle dans l’ensemble de votre travail de poète ?

En effet, je me vois mal, comme certains, réécrire toute ma vie le même poème dans la même forme. Antonio Rodriguez (qui a fait publier mon « Poche Poésie ») a écrit de ma poésie qu’elle est « toujours mouvante ». J’aime cette idée.

Si j’écris un nouveau livre, ce n’est pas pour retrouver le copié/collé du précédent. Quel en serait l’intérêt ? N’ayant jamais connu ce que l’on appelle un succès de librairie (vu ce que j’écris, un tel phénomène paraît bien improbable), je n’ai pas non plus à me soucier de ce qui plaît ou non au public. C’est aussi toute mon indépendance et mon absolue liberté qui se jouent là.

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Henri Michaux

Si les thématiques, voire les obsessions, sont toujours présentes, au moins que la forme cherche à se renouveler, se réinventer (qu’il s’agisse de prose ou de poèmes). Même si c’est dans le fond illusoire et que l’on écrive au final toujours la même chose, faisons au moins l’effort de tenter l’impossible. Que chaque nouveau livre se présente d’abord comme un défi.

Dans mon premier recueil de contes et récits, « Face aux ruines blanches de l’enfance », le lecteur doit vite se rendre compte qu’il lui faudra une attention soutenue et une grande capacité d’adaptation en passant d’un texte à un autre. L’écriture est parfois elliptique, condensée, alors qu’en d’autres textes s’écoulent de longues phrases qui n’en finissent pas. Ce qui m’intéressait en grande partie dans ces textes, c’était de multiplier les possibilités narratives. Il faut dire que je m’étais beaucoup intéressé au Nouveau Roman. Mais là, il y avait en plus l’inévitable patte du poète.

Il y a même dans ce livre une ou deux nouvelles de facture et de propos plus réalistes, un peu comme un pied-de-nez au lecteur pour lui dire : « Voilà, je suis aussi capable de faire comme presque tout le monde, mais ne n’est pas sur cette voie-là que je vais m’engager. » Je crois que mes livres suivants en ont été la preuve… formelle.

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Lamartine

Comment ne pas perdre la fragilité quand le métier d’écrire devient une véritable identité ? La bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne a créé un fonds Jean-Pierre Vallotton pour y intégrer vos archives et votre bibliothèque personnelle, faisant de vous un poète officiel.

Rassurez-vous, la fragilité (qui me paraît une composante indispensable) est toujours là. Sachez cependant que tout écrivain vaudois peut remettre ses archives à la Bibliothèque cantonale et universitaire. Ce n’est pas la marque d’une reconnaissance quelconque. Je suis donc tout sauf un poète officiel, et espère bien ne jamais l’être. Du reste, je ne vois pas qui pourrait se targuer d’être un « poète officiel ». Cela rappelle l’époque de la guerre froide, où, si l’on invitait pour un festival un poète authentique (donc dissident) de l’URSS, on l’envoyait toujours escorté d’un poète médiocre (dévoué au Parti) qui était censé le surveiller.  Ceci dit, je suis très reconnaissant à ladite bibliothèque d’avoir exceptionnellement accepté d’inclure ma bibliothèque dans ce fonds. La bibliothèque d’un écrivain n’est-elle pas comme sa seconde peau ? Le lot comprendra également mes collections de lettres autographes de poètes avec qui je n’ai pas eu d’échange épistolaire, souvent pour d’évidentes raisons chronologiques (Nodier, Vigny, Lamartine, Leconte de Lisle, Banville, Jouve, Michaux, Eluard, Limbour, Claudel, Maeterlinck, Max Jacob, Saint Pol Roux, etc.) Une autre collection, beaucoup plus insolite, recouvre toute une époque finalement assez mal connue de l’histoire du cinéma, celle du burlesque au temps du muet. Cette passion remonte à ma plus tendre enfance, puisque je projetais déjà à mes camarades des films 8 mm de Laurel et Hardy, Charlot ou Harold Lloyd. Mais à part ces artistes de premier plan, auxquels il faut ajouter évidemment Keaton et Harry Langdon, qui restent aujourd’hui connus d’un large public, il y en a bien deux cents autres qui mériteraient d’être redécouverts. Les nombreuses photos d’époque que j’ai pu réunir à ce jour permettront d’en identifier un très grand nombre. Si l’on ajoute à cela de nombreux livres (la plupart en anglais) consacrés à ce sujet et plus de 1300 films sur DVD (essentiellement des courts métrages), il y aura de quoi permettre à un étudiant intéressé par le sujet d’entreprendre un travail bien documenté. Mais je souhaiterais d’abord pouvoir écrire moi-même un ouvrage sur le sujet et trouver un éditeur qui accepte de reproduire tous ces documents iconographiques.

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Harold Llyod

Pour en revenir à votre question, passionné par la culture et l’humour anglais (j’ai joué naguère avec bonheur deux pièces d’Oscar Wilde), j’ai eu la chance de pouvoir vivre une année à Londres entre 1979 et 1980. Eh bien, je n’ai jamais pu comprendre comment un poète pouvait accepter de devenir « poet laureate » sachant qu’il devra notamment composer un poème à l’occasion de l’anniversaire de la reine ou glorifier des batailles historiques ! Je trouve cela du plus haut ridicule. Quelques poètes de renom ont cependant accepté d’assumer cette charge honorifique, notamment Ted Hughes, le grand amour de Sylvia Plath.

Je ne me suis jamais considéré non plus comme un écrivain professionnel et n’ai jamais gagné ma vie (il y aurait beaucoup à dire sur cette expression « gagner sa vie ») avec ma plume. Ce qui m’a permis de conserver durant toute mon existence une liberté absolue. Aucune publication dont j’aie à rougir.

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Paul Claudel

Quel souvenir gardez-vous du livre conçu en collaboration avec le poète tchadien, Nimrod, Eloge à Pierre Oster ? Qui est Pierre Oster ?

C’est l’un des derniers grands poètes français de sa génération (il est né en 1933). Une réédition augmentée de son anthologie personnelle « Paysage du Tout » devrait bientôt paraître en « Poésie/Gallimard », ce qui sera l’occasion de (re)découvrir cette œuvre ambitieuse, fervente et de haute volée, comme il est difficile d’en imaginer aujourd’hui (« Mon âme ne m’est rien lorsque sonne l’appel d’une plaine lointaine. / Je me résigne à m’abreuver comme la foudre à la fontaine, / A me mirer dans ce qui bouge au moindre mouvement de l’air, / A me laisser ravir aux nuances d’un ciel plus clair. »)

Nimrod, rencontré avec bonheur à Paris à la fin des années 1990, était très proche de ce poète. C’est tout naturellement qu’il nous a présentés l’un à l’autre, et depuis, nous sommes restés en contact amical.

En plus de son grand talent de poète, romancier et essayiste, Nimrod a le don et l’habilité à confectionner de petits livres « maison », tirés à un très petit nombre d’exemplaires, qu’il offrait à ses amis (cela me rappelle que j’en ai fait de même entre 17 et 19 ans, mais de façon beaucoup plus artisanale, puisque chacun des 7 ou 8 exemplaire était tapé à la machine à écrire (une vieille Facit) sur papier Toile suisse, puis relié avec un cordelet à une couverture en papier Canson, chaque fois de couleur différente). Mais revenons-en à Nimrod. En 2003, il m’a proposé d’écrire un texte, pour compléter le sien, en hommage à notre ami commun, Pierre Oster, donc, qui allait fêter ses soixante-dix ans, ce que j’ai fait avec plaisir. Marie Falize a enluminé l’ouvrage d’une gravure. Et voilà comment est né ce petit livre d’artiste, dont il n’existe que 15 exemplaires.

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Georges Limbour

Pourquoi ne pas rééditer votre livre d’entretiens avec Jean Tardieu, Causeries devant la fenêtre (PAP, 1988) ? Chez quels écrivains contemporains reconnaissez-vous la postérité de Jean Tardieu ? De quelle nature serait-elle ?

J’ai fait plusieurs tentatives pour rééditer ce livre, qui m’est particulièrement cher. Sans succès. Ceci dit, il a servi de fil conducteur à la partie biographique des Œuvres de Jean Tardieu publiées en 2005 dans la collection « Quarto » de Gallimard (ouvrage de quelque 1600 pages).

Jean Tardieu fait aussi partie de ces écrivains « inclassables ». Son œuvre est très diverse et surprend toujours. Le poète s’ingénie à n’être jamais là où on l’attendait.

On connaît avant tout ses poèmes humoristiques (« La môme Néant », « Monsieur Monsieur », qui font toujours la joie des enfants d’aujourd’hui, et c’est merveilleux). Mais à y regarder de plus près, on s’aperçoit que presque toujours derrière le rire se cache une sourde inquiétude.

Dans la partie réputée « sérieuse » de sa poésie, il y a des poèmes superbes, d’un grand lyrisme (« Nos yeux un instant détournés / soudain virent descendre la merveille : / c’était la fille de l’aurore et du désir / ange dans nos sillons tombé avec un corps / plus féminin que l’amour même et longue longue / posant ses pieds à peine sur le sol car le vent de ses ailes / la soulevait encore. »)

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Jean Tardieu

Sa pièce « Un mot pour un autre » est considérée comme un classique du répertoire du théâtre dit de l’absurde. Or ce n’est que la pointe de l’iceberg. Tardieu en a écrit des dizaines d’autres, dont certaines sont de purs poèmes.

Si je devais ne retenir qu’un livre de lui, ce serait probablement « La part de l’ombre », qui rassemble ses poèmes en prose et proses poétiques composés entre 1937 et 1967, dans lesquels domine ce sentiment de l’« unheimlich », cet insolite indéfinissable qui remet en cause de façon insidieuse notre réalité et nous met mal à l’aise.

Ceci pour vous dire que je ne vois pas bien, à vrai dire, qui pourrait aujourd’hui revendiquer la postérité de Jean Tardieu, dont la rencontre dès janvier 1976, reste l’une des plus belles de ma vie.

Vous êtes traducteur, notamment de Sylvia Plath. Qu’apprend le traducteur au poète, ou le poète au traducteur ? Quelles langues traduisez-vous ?

En dehors des ateliers, dont je parlerai plus loin, je ne me suis jamais mis à traduire que sur un choc émotionnel, une rencontre majeure avec un autre poète. C’est comme une injonction intérieure qui me pousse à me mettre au service d’une œuvre en langue étrangère (allemand, anglais ou espagnol).

Ce fut le cas pour Sylvia Plath.

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Sylvia Plath

En lisant pour la première fois Wolfgang Borchert, j’ai eu le sentiment de rencontrer un frère. Son destin brisé (il est mort à l’âge de 26 ans, en 1947) m’a bouleversé. Il a certainement écrit quelques-uns des textes les plus poignants sur l’absurdité et la cruauté de la guerre, qu’il a vue de près.

Un critique a écrit ceci : « Nous savons que Jean-Pierre Vallotton est un traducteur fidèle de Wolfgang Borchert, qu’il est imprégné, comme par testament, de son œuvre et de son expérience de l’horreur de la guerre. Vallotton porte les cicatrices de Borchert jusqu’en son écriture, jusqu’en son être profond. » C’est, je crois, le plus beau compliment que peut recevoir un traducteur. C’est vrai qu’on en vient parfois à s’identifier à l’auteur que l’on traduit.

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Wolfgang Borchert

C’est alors qu’il faut particulièrement veiller à servir l’œuvre et non pas à se servir d’elle.

Votre question initiale est particulièrement pertinente. J’ai toujours eu le sentiment d’apprendre énormément en traduisant des poèmes ou de la prose poétique. En effet, qui connaît mieux un poème que le traducteur qui l’a tourné dans tous les sens, observé sous tous ses aspects, d’abord comme une bête curieuse, voire dangereuse, puis comme un animal familier ; qui en a démonté puis remonté les rouages, comme ferait un horloger ? Pour arriver à surmonter les difficultés majeures qui se présentent, il faut aussi être capable d’avoir recours à toutes les richesses cachées de sa langue maternelle, en l’occurrence : le français. Vous voyez, du point de vue de l’apprentissage, on est gagnant à tous les coups ! Je conseillerais vivement à tout poète qui connaît au moins une langue étrangère de tenter cette expérience passionnante.

C’est chez ma tante et marraine que j’ai eu un jour la surprise de dénicher un album illustré de Robert Louis Stevenson : « A Child’s Garden of Verses ». Ce livre de poèmes pour enfants ne ressemblait à aucun autre, car ici l’auteur se mettait carrément à la place des enfants, ou plus exactement, réussissait à retrouver la véritable âme de l’enfant qu’il avait été. Je me suis mis à traduire ces poèmes tout naturellement, presque sans m’en rendre compte ! Dans ce cas-là, il m’a paru essentiel de retrouver en français une forme similaire à l’original, c’est-à-dire des vers rythmés et comptés, ainsi que des rimes. Quitte à ce qu’une tarte aux pommes se transforme en tarte aux myrtilles pour les seuls besoins de la rime, justement (chose que je ne me serais jamais permise chez Borchert ou Sylvia Plath ou un mot ne peut être remplacé par un autre).

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Leconte de Lisle

Mon avantage sur un traducteur professionnel est que je peux travailler dix ans et plus sur une traduction, puisqu’aucun éditeur ne m’a fixé de délai. Il m’est donc aisé de prendre du recul sur mon travail, le laisser sommeiller le temps qu’il faut, puis y revenir quand je me sens d’attaque, affiner et affiner encore. S’il ne fallait décider à un certain moment que le manuscrit est prêt à être présenté à un éditeur, le travail de réécriture pourrait se poursuivre sans fin.

Quand j’ai traduit (à partir de versions anglaises et allemandes) des poèmes de Ion Caraion, grand poète roumain exilé à Lausanne, j’ai eu la chance de pouvoir lui soumettre mes traductions et de les améliorer en fonction de ses remarques. Il nous arrivait de passer bien une demi-heure à débattre sur le choix d’un seul mot. Parfois c’était lui qui l’emportait, parfois moi. Ce sont de savoureux souvenirs.

Une autre expérience intéressante est celle des ateliers de poésie. Par exemple, à Rotterdam, à quatre reprises, lors des festivals Poetry International et Story International, je me suis retrouvé avec des poètes d’une vingtaine de pays différents, à traduire, telle année, un poème néerlandais de Hugo Claus, à partir d’une traduction littérale anglaise. Hugo Claus était présent et répondait volontiers à nos questions individuelles. Toutes ces traductions ont été finalement (et rapidement !) réunies dans une brochure et lues lors d’une soirée publique par tous ces traducteurs. Cette confrontation immédiate de tant de langues différentes autour d’un seul poème est une expérience unique.

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Oscar Wilde

Que représente la poésie et la figure de Sylvia Plath pour vous ? Vous lui dédiez le poème « Insectes » du recueil Le corps inhabitable.

En 1976, je lus un numéro de La Revue de Belles-Lettres, au sommaire duquel figuraient de bons poètes, tels que Pierre Torreilles, Jean-Luc Sarré ou Gabrielle Althen. Pourtant ce sont quatre poèmes de Sylvia Plath (traduits par Denys C. de Caprona) qui m’ont littéralement fasciné. A l’époque, à part son roman, « La cloche de détresse », elle avait été très peu traduite en français, si l’on excepte quelques poèmes dans des revues. Je me suis donc mis à la lire en anglais : toute sa poésie, ses nouvelles, le roman, son journal, les lettres à sa mère. Et là, encore une fois, j’ai senti comme un appel, une injonction à tenter la traduction de certains poèmes. Parfois, j’ai dû abandonner ma traduction, car le texte me résistait trop. Il n’est pas aisé de rendre le sens précis de certains de ses poèmes. Je me rappelle avoir confronté sept traductions françaises différentes du même poème. C’était hallucinant : dans certains cas, on avait l’impression qu’il ne s’agissait plus du même texte ! Son œuvre est aujourd’hui largement connue et ce n’est pas le lieu ici d’en faire une analyse approfondie.

Qu’est-ce qui m’a à ce point attiré chez Sylvia Plath ? J’avais l’impression d’entendre une voix (c’est pour moi essentiel en poésie), une voix singulière, qui s’adressait directement à moi, à travers une écriture souvent énigmatique, forte, moderne, parfois difficile à décrypter. Une voix qui parlait beaucoup de la mort, de « tous nos chers morts », du suicide (auquel elle a fini par succomber), thèmes qui m’étaient familiers. En écoutant un enregistrement, tardif, de Sylvia Plath lisant ses poèmes, j’ai eu le sentiment d’entendre une voix au bord du gouffre. C’est cela, peut-être, que j’ai tenté de rendre. Toutes mes traductions ont été publiées dans d’excellentes revues (PO&SIE, la revue de Pierre Seghers : Poésie 93, Le Passe-Muraille, Le Journal des Poètes, Arpa). Plusieurs éditeurs se sont intéressés à mon travail, mais Faber ne voulait pas céder les droits. C’est finalement Gallimard qui l’a emporté et a publié les très bonnes traductions de Valérie Rouzeau et Françoise Morvan.

Dans le poème de moi que vous mentionnez, « Insectes », j’ai imaginé un portrait de Sylvia à sa table de travail. Quand j’écris : « Toute cette clique empressée / voudrait sans différer / (…) goûter en bande au miel odorant / de ses cheveux », c’est une allusion à son père (qu’elle adorait et détestait à la fois, et qu’elle est allée jusqu’à comparer à un nazi dans un poème célèbre) qui avait pour violon d’Ingres l’apiculture.

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Maurice Maeterlinck

Déroge à la lumière, chant très doux offert à une amie défunte, commence par trois poèmes évoquant des dessins de Lucy Vines. Pourquoi ne pas les avoir reproduits ? Qui est cette artiste ?

La collection (« Poésie en voyage » des éditions La Porte, à Laon, qu’anime avec goût et passion Yves Perrine) ne permet pas de telles reproductions.

Lucy Vines est la veuve d’Yves Bonnefoy (qui nous a quittés, comme vous le savez, cet été). C’est une artiste talentueuse mais discrète, qui ne s’est résolue à exposer que sur le tard.

En octobre de l’an dernier, je leur ai rendu visite chez eux, rue Lepic, dans le XVIIIe. Au moment de mon départ, elle m’a offert le catalogue de son exposition qui venait de se tenir à la Galerie Thessa Herold. De retour chez moi, je me suis inspiré de trois de ses dessins au crayon Conté pour composer les poèmes que vous mentionnez. Je leur en ai envoyé une copie manuscrite et Yves Bonnefoy m’a répondu qu’ils les appréciaient. La plaquette est parue quelques semaines après le décès du grand poète. Je l’ai évidemment adressée à Lucy.

Au rendez-vous des absents donne l’impression d’une remontée vers la naissance. Comment concevez-vous le temps ?

Tout d’abord, je dois dire que j’ai très vite choisi un mode de vie dans lequel le temps serait différent du temps des autres. Qu’est-ce à dire ? Le temps de la création n’est pas celui du dehors. J’ai souvent eu l’impression de vivre en dehors du temps. J’ai publié, dans « Les enfants du sommeil », un texte intitulé « Tous les âges ». On peut y lire ceci : « Toujours naissant, toujours mourant, j’ai tous les âges en chaque instant ». Je pourrais dire aussi avec Baudelaire : « J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans ». J’ai parfois l’impression de vivre comme Claude Ridder (incarné magnifiquement à l’écran par Claude Rich) dans le film, peu connu, de Resnais et Sternberg, « Je t’aime, je t’aime » : Ridder, qui vient de se remettre d’une tentative de suicide, accepte de participer à une expérience scientifique pouvant se révéler fatale, car il s’agit de le renvoyer à une minute précise de son passé. Ridder accepte, mais la machine à remonter le temps se détraque, et il se voit balader aux quatre coins de son existence passée, avec parfois des retours répétitifs vers tel moment précis.

Propos recueillis par Fabien Ribery

Jean-Pierre Vallotton, Déroge à la lumière, éditions La Porte, Laon, 2016

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Jean-Pierre Vallotton, Au rendez-vous des absents, L’Harmattan, 2016, 150 p.

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Jean-Pierre Vallotton, Le corps inhabitable suivi de Ici-haut et de Précédemment, préface de Christophe Imperiali, éditions Empreintes, collection « Poche Poésie », 2015, 230p.   

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