L’éloge de l’ombre, par le photographe Michel Mazzoni

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Collisions, du photographe Michel Mazzoni, se présente comme un astre noir, une planète intimidante où ne pénètre quasiment pas le soleil.

Morceau d’abîme arraché d’une toile de Pierre Soulages, ce livre est un bloc, que l’on ouvre en ayant l’impression d’entrer en territoire inconnu.

Pourtant, à le scruter comme on le fait d’un diamant noir, s’imposent des moments d’éblouissement, d’évidence, parce que cet ouvrage au papier parfois si fin qu’on craint de le froisser se révèle, dans la succession de ses pages irradiées – nuances de blancs, jusqu’au noir, traces fantomatiques – puissance de transfiguration.

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Nous sommes au Japon, pays où les choses sont des présences à célébrer, pays de maléfices où les atomes peuvent être des poisons circulant librement dans les poumons des enfants.

Peu d’humains, mais la structure même du vivant, des pierres, des herbes, de la neige, du béton, des formes mentales énigmatiques. Du goudron, des néons, des nuages. Un idéogramme rouge (seule couleur).

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Junichirô Tanizaki (Louange de l’ombre), cité en exergue, a pensé cette profondeur de noir, devenue pour Michel Mazzoni projet esthétique gouvernant la construction de son objet-livre : « Je crois que le beau n’est pas une substance en soi, mais rien qu’un dessin d’ombres, qu’un jeu de clair-obscur produit par la juxtaposition de substances diverses. De même qu’une pierre phosphorescente qui, placée dans l’obscurité émet un rayonnement, perd, exposée au plein jour, toute sa fascination de joyau précieux, de même le beau perd son existence si l’on supprime les effets d’ombre. »

Si le nihilisme est « l’esprit de vengeance contre le temps et son il était » (Friedrich Nietzsche), Collisions se déploie bien au contraire comme on ouvre les bras pour entourer et accueillir le vide, qui est nourricier, monde premier.

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L’infiniment grand – pointes des étoiles de la voûte céleste – n’est pas en contradiction avec les réalités terrestres, une même sensation d’être les unit, qui est de l’ordre d’une sidération face à ce qui existe, à ce qui apparaît. D’une confiance aussi.

Le positif est négatif, le négatif devient positif.

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Tout ce que vous voyez pourrait ne pas être, quelle importance ? puisque tout continue, mue, fuit, s’enfuit, se recompose selon les lois secrètes d’une nature souveraine.

Il y a de l’effroi bien sûr à vivre dans ce monde d’abstractions et de rayons X, mais une grande volupté également, si nous parvenons à nous détacher de nous-même.

« Rien ne bougeait encore au front des palais. L’eau était morte. Les camps d’ombres ne quittaient pas la route du bois. J’ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit. » (Aube, Arthur Rimbaud)

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Merci aux éditions belges ARP2 d’avoir eu l’audace de publier un ouvrage aussi radicalement beau et singulier.

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Michel Mazzoni, Collisions, textes de Michel Mazzoni et Septembre Tiberghien, ARP2 éditions – 350 exemplaires

Site de la maison d’édition ARP2

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