Champs de bataille, par Yan Morvan, un livre religieux

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Carthage-Byrsa

Généralement connu pour son travail de reporter (Le photojournalisme, Contrejour, 1994) et ses livres sur les gangs (Le Cuir et le baston, Ailleurs, 1976 ; Gang, Marval, 2000 ; Gangs Story, La Manufacture de livres, 2012), Yan Morvan surprend avec Champs de bataille (Photosynthèses, 2015).

Livre monumental (430 images, plusieurs kilos), Champs de bataille fait l’inventaire des lieux où se sont déroulés depuis la plus haute Antiquité des conflits entrés dans l’Histoire, qui est légende douloureuse.

Essayant de trouver chaque fois l’endroit où l’affrontement a basculé, évacuant généralement toute présence humaine, les images effroyablement silencieuses de Yan Morvan paraissent pourtant terriblement sonores, l’effet de sidération qu’elles procurent provenant d’un contraste saisissant entre silence et cri.

Enfant fasciné par les récits de guerre et la bravoure des héros, le photoreporter Yan Morvan révèle avec cet ouvrage de nature quasi encyclopédique une âme de plasticien, produisant peut-être davantage des images mentales que des traces ou de simples documents.

Il vous a fallu plusieurs années pour construire et imaginer Champs de bataille. Votre projet a-t-il évolué au cours des années ? Quelles ambitions vous donniez-vous au départ ? La forme de l’inventaire était-elle immédiatement évidente pour vous ?

Une première tentative avait eu déjà lieu dans les années 90. J’avais alors utilisé une chambre 4”*5” inches sur les “ Champs de Bataille “ du pourtour de la Méditerranée. L’expérience s’était vite arrêtée pour des raisons budgétaires et le manque d’intérêt de la part des magazines. La forme (le protocole dirions-nous aujourd’hui) était déjà fixée. Mon ambition était de raconter les Champs de bataille de la Méditerranée pour une publication dans un magazine de type “ GEO”.

A quels obstacles vous êtes-vous heurté ? Quelles aides éventuelles avez-vous obtenues ?

La production des images dites “Champs de Bataille“ a démarré en mars 2004, avec les photos des plages du débarquement de Normandie. L’agence de presse “Sygma” souhaitait distribuer le sujet à l’occasion des commémorations du soixantième anniversaire du débarquement. Il n‘y eut aucune publication. L’examen attentif des premiers clichés (c’était ma toute première expérience avec une chambre photographique 20*25), m’a convaincu de la pertinence d’un “inventaire” des CDB de France et d’Europe.

En 2009, je présentais le travail déjà fait (une trentaine d’images) au CNAP (Centre National d’Art Plastique), avec pour projet les CDB des affrontements dans le Pacifique entre Américains et Japonais. Les images réalisées en 2010 à Guadalcanal, Tarawa, Peleliu, etc. donnaient une dimension plus universelle au travail effectué. Ma rencontre avec Vera Michalsky-Hoffmann et Marco Zappone orchestrée par Jean-Jacques Naudet scellait un contrat qui allait me donner l’opportunité de réaliser l’ouvrage que vous connaissez.

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Constantinople

On imagine volontiers la somme de documentations, de livres d’historiens, d’archives ayant présidé à l’élaboration de votre vaste entreprise, de nature quasi encyclopédique. Comment avez-vous préparé votre projet ? Comment les textes de fiction ont-ils pu influencer votre regard ? La bibliographie que vous donnez en fin de volume est d’une richesse impressionnante.

J’ai dans ma bibliothèque encore les éditions Garnier-Flammarion de l’Iliade et l’Odyssée que je lisais à l’époque de mes neuf ans. Fils unique, élevé par une mère divorcée (c’était mal vu dans les années soixante), je m’échappais de mon réel peu encourageant dans les aventures de preux chevaliers ou de centurions romains racontés dans les ouvrages de la bibliothèque rouge et or, ou dans les bandes dessinées des Timour et autres Alix des éditions du Lombard. Pendant ma période “News”, entre 1980 et 1988, je n’ai jamais abandonné mes lectures historiques, que ce soit dans les montagnes afghanes ou la jungle de l’Ouganda, comme un remède au “dépaysement”. C’est ce “capital”, cette somme d’ouvrages et de mémoires accumulés pendant quarante ans, qui ont fait la trame de CDB.

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Chemin des Dames

Comment parvenir à trouver un point de vue juste ? De quel camp photographiez-vous ? Savez-vous immédiatement auprès de quelle armée vous allez-vous situer ?

Ce n’est pas mon propos de choisir un camp. Dans toutes les images que j’ai réalisées, j’ai toujours essayé de trouver le “ point de rupture”, indépendamment des protagonistes, le moment où la victoire bascule dans un camp ou l’autre. C’est par l’étude des textes que l’on peut décerner des éléments qui amènent à situer une action ou un groupe d’actions décisives dans le déroulement de la bataille. Ce n’est évidemment pas toujours réalisable, mais je me suis attaché à suivre ce “dogme” tout au long du travail photographique.

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Caporetto

Cherchez-vous à photographier à hauteur de soldat ? On a l’impression que vous vous êtes allongé quelquefois, comme un tireur embusqué.

Oui, parfois le soldat, parfois aussi le Général… Je suis avec Napoléon sur les hauteurs d’Austerlitz, et avec Fabrice dans la mêlée à la bataille de Waterloo.

Pensez-vous un champ de bataille en termes de « théâtre d’opérations » ?

Non… surtout pas… Le CDB n’est pas un théâtre, malgré Shakespeare, et mon expérience personnelle m’en a confirmé l’inanité. Le CDB est le lieu où la réalité rencontre les puissances absolues que sont le combat de l’existence contre le néant.

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Beyrouth, Holliday Inn

Cherchez-vous à créer les possibilités d’une méditation quant aux rapports entre violence humaine et ordre de la nature ?

In fine, cet ouvrage est une métaphore, je dirais un prétexte à réfléchir à ce que la tradition platonicienne et augustinienne nous enseigne quant au caractère bestial de l’homme, l’esprit et le corps, la nature et la culture – c’est finalement un ouvrage religieux.

Avez-vous beaucoup regardé les peintres paysagistes ?

Non, les peintures de paysage m’ennuient, tout comme les photographies de paysage aussi, je préfère les originaux.

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Austerlitz

Le parti-pris paradoxalement antispectaculaire de Champs de bataille est-il un contrepoint à votre activité de photoreporter ? Il y a quelque chose de godardien dans cette façon de contenir, par le spectacle de la nature retrouvée, le bruit et la fureur d’hommes au combat. Je pense au film For ever Mozart.

Je sais faire des images spectaculaires, elles ne m’apportent plus rien. Jouer avec les sentiments et le pathos ne m’attire plus, peut-être à cause de l’âge, de l’expérience…

En revanche, utiliser le genre du “paysage” , genre romanesque et contemplative, et le détourner afin de raconter l’horreur, est l’objectif que je m’étais fixé ; surprendre et interpeller, interroger notre rapport à l’image et à la représentation de la violence.

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Covadonga

Comment clore un tel travail ? Envisagez-vous de le prolonger sous une forme similaire ou sous autre ?

CDB est le premier tome d’une trilogie qui comprendra un tome 2 (tous les pays et les batailles qui n’ont pas trouvé place dans le tome 1), mais aussi un ouvrage intermédiaire “Champs de Bataille 1980-2020”, dont les premières images ont été publiées au mois de novembre dans l’hebdo Marianne sous le titre “Les Nouveaux Champs de Bataille”.

Je m’avance, alors que je n’ai pas le premier sou pour me permettre de partir en mission, mais je sais que si mon projet est bien fondé et qu’il retient l’attention des “puissances supérieures”, il verra certainement le jour.

Votre ouvrage est monumental, pèse plusieurs kilos. Comment avez-vous travaillé avec votre éditeur, Photosynthèses ?

Avec Marco Zappone, l’éditeur, on partait pour un ouvrage de moins de 300 pages… Et puis il y a eu comme un effet d’entraînement : voir plus d’images était devenu comme une addiction. À quoi ressemble la “Nocche Triste” ? Que reste-t-il de” Dien-Bien-Phu “? Vera a suivi le projet et permis le financement. C’était parfois serré (j’ai couvert le voyage en Turquie pendant dix jours avec moins de 800 euros), mais finalement on n’a rien rate. Et quel bonheur quand les images sortaient du labo !

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Misrata

Champs de bataille est différent de vos livres précédents. Le systématisme de la série rapproche votre travail de la sphère des photographes plasticiens. Qu’en pensez-vous ?

Quand je suis rentré en photographie, il y’avait des photographes de presse, de mode, de paysage, publicitaires, culinaires, de sport, de mariage, d’enterrement…

Depuis le début des années 2000, il y des photographes “ plasticiens”, renommés pour être des “artistes”, contrairement à ceux précédemment cités…

Je dois être un “enfant “des Becher, après tout…

Les travaux de Sophie Ristelhueber sur les traces de la guerre dialoguent-ils selon vous avec les vôtres ?

C’est beau, Sophie Ristelhueber. La différence tient dans le fait que ses images sont esthétiquement parfaits, alors que les miennes ne le sont pas toujours. C’est ce qui me différencie d’un photographe “plasticien”. Pour moi, la finalité est le livre, non l’image unique, bien faite. Imaginez un film où il n’y aurait que des moments forts, des scènes palpitantes et capitales – ça serait étouffant et insupportable. Les livres des photographes plasticiens sont des catalogues, la finalité de leur travail est l’exposition, la belle oeuvre. Mon travail à moi est d’être conteur d’histoire, avec pour mon médium la photographie. Dans un livre qui raconte une histoire il y’a des moments de pause et de repos, pour soulager le lecteur.

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Epsik

Un photographe de guerre historique tel que Felice Beato est-il très différent de vous ? Le travail à la chambre vous rapproche-t-il ?

Je ne connaissais pas ! j’ai commandé les livres ! ça a l’air formidable !

Face au flux des images passant par les réseaux sociaux, était-il important pour vous de, en quelque sorte, ralentir le temps ?

Le problème des “réseaux sociaux” est que les gens se sont mis à consommer frénétiquement de la “mal-image”, c’est devenu la norme, comme pour l’alimentation qu’est la “mal-bouffe”.

Les professionnels ont dû s’adapter et fournir très vite en de grosses quantités des images sans interêt. Je fais bien le distinguo entre le marché professionnel de la photo grand public et la poignée d’irréductibles photographes des collectifs et “nobles” indépendants qui s’acharnent à prouver que la qualité paie. Quand j’ai démarré dans les années 70, la norme était les images France-Soir et Paris-Match, qui, à de rares exceptions (celles qu’on cite dorénavant) ne valaient guère mieux que les images d’aujourd’hui.

Je ne crois pas au “C’était mieux avant”. La différence est dans l’énorme quantité d’échanges, ce qui paraît nouveau.

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Bazeilles

Cherchez-vous, par la fixité de vos images, à mettre le spectateur au travail ?

Pour moi la réussite serait que chaque page le pousse à approfondir le sujet, devienne un sujet d’étude et de réflexion. Que la photo de Marignan 1515 (j’y tenais, une date de celle qu’on n’oublie pas) lui donne envie de lire Le désastre de Pavie de Jean Giono.

Champs de bataille est-il un mémorial ?

Je suis contre les “Mémoriaux”, CDB est un livre d’actualité. Il parle des guerres du passé qui expliquent les guerres d’aujourd’hui. C’est pour cela qu’il faut le prendre comme un livre d’histoire, prendre le temps de lire les notules, replacer les batailles dans leur contexte et les mettre en perspective. La “mauvaise attitude” consiste à tourner les pages négligemment, comme je l’ai vu souvent faire, comme un album d’images mémorielles.

Avez-vous une âme de collectionneur ?

Le collectionneur est un névrosé, je suis plus du genre “serial photographe”, un genre de lourde psychopathologie, si vous voyez ce que je veux dire.

Avez-vous montré votre livre à Paul Virilio, dont les réflexions sur la guerre ont pu, j’imagine, nourrir les vôtres ?

Je connais son travail. Effectivement, la peur est le système qui tient l’humain dans l’ignorance et la bestialité.

« La terreur est l’accomplissement de la loi du mouvement. », disait Hannah Arendt, phrase qui résume le travail de Paul Virilio. Il est certain que l’arrêt sur image que j’inflige aux CDB va contre l’accélération du temps.

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Cronstadt

Pensez-vous comme Héraclite que Polemos dirige le monde ? La paix n’est-elle qu’une des possibilités de la guerre ?

Oui, je pense que la guerre est le moteur imparfait de l’humanité, sa face sombre. La paix n’existe que par rapport à la guerre, comme le repos par rapport au travail. Nous entrons dans un débat philosophique sans objet puisse qu’on n’a jamais connu un monde sans guerre.

Pourriez-vous décrire précisément trois images de champs de bataille emblématiques de votre travail ? Etes-vous invité auprès des académies militaires pour témoigner de votre expérience des conflits ?

Les grottes de Covadonga : le jaillissement de la source est le début de la renaissance contre l’invasion arabe.

Le cimetière du Monte Grappa : où les extrémités sombres des tombes des soldats italiens victimes de la bataille émergent à peine sur la blancheur virginale du champ de neige.

Tripoli Street, Misrata, Libye : le lieu exact où les deux photojournalistes Chris Hondros et Tim Hetherington ont trouvé la mort.

Le musée des Invalides s’est rendu acquéreur de trente-huit tirages 80*100 Cibachrome CDB pour leurs collections permanentes.

Y a-t-il des guerres desquelles vous n’êtes pas revenu ?

Il y’a plutôt des guerres où je ne suis pas encore allé ! je tente de partir à Mossoul en ce moment, mais c’est très compliqué (pour ce que je veux y faire). À suivre en 2017.

Vous avez été à l’initiative, avec Jean-François Bauret et Didier Faÿs, du site Photographie.com. Quels ont été d’emblée vos axes éditoriaux ?

On a fait beaucoup de choses novatrices à partir de 96 avec Photographie.com, dont la Bourse du Talent, qui perdure. L’idée était de donner de la visibilité aux talents oubliés et non révélés. La photographie était un tout petit monde de spécialistes autocentrés, narcissiques et consanguins. Internet apportait un ballon d’oxygène, une nouvelle opportunité de montrer.

En 1997, on a été le journal officiel d’Arles avec Christian Caujolle, et on a accompagné Paris Photo les premières années. Jean-François nous a quittés. Je ne crois plus en Internet pour faire évoluer les choses.

Didier Faÿs continue à petite vitesse, corsaire au milieu d’un océan de certitudes photographiques ancrées.

Vers quels artistes se porte aujourd’hui votre curiosité photographique ?

Je vais être franc… J’attends avec impatience le prochain livre de Yan Morvan.

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Propos recueillis par Fabien Ribery

Yan Morvan, Champs de bataille, textes de Gaëlle Maïdon et Sarah Bertin, éditions Photosynthèses, 2015, 660p – 430 images

Site des éditions Photosynthèses

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