Le Cambodge, un pays de silence, par la photographe Emilie Arfeuil

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Nourri de hasards objectifs, de fantômes et d’images manquantes, Un passé sous silence, de la photographe Emilie Arfeuil, est un travail sur la mémoire du génocide cambodgien.

D’une immense délicatesse, ce livre édité par les éditions Charlotte Sometimes est aussi d’une très grande violence née de la simple évocation, par des gestes, des postures ou des objets, des atrocités perpétrées par le régime Khmer Rouge.

D’une dimension cathartique pour son protagoniste, Tut, Un passé sous silence opère comme un véritable contre-exorcisme.

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Votre livre, Un passé sous silence (éditions Charlotte Sometimes, 2015) est-il le fruit d’un hasard ?

Oui, effectivement ! Tout le projet est d’ailleurs le fruit de beaux hasards, et surtout de rencontres humaines.

Tout d’abord avec Tut, le protagoniste du projet, que j’ai rencontré lors d’un voyage au Cambodge en 2011. Il m’a interpellée alors que je passais dans sa rue et m’a invité chez lui, puis dans sa vie et ses souvenirs sous le régime Khmer Rouge.

Ensuite, il y a eu les retrouvailles avec Alexandre Liebert, réalisateur, avec qui j’avais fait des études de cinéma. Il revenait d’un long périple documentaire en Inde et voulait repartir sur un projet. Je l’ai embarqué dans l’aventure et nous avons commencé Scars of Cambodia. De cette rencontre sont nés la série photographique, un film documentaire et un diaporama sonore.

Puis il y a eu la rencontre avec mon éditrice lors d’une lecture de portfolio totalement imprévue – je n’avais jamais entendu parler de ses éditions ! Elle avait vu le diaporama sonore et avait eu un coup de cœur. C’était mon premier livre, et elle m’a très joliment accompagnée dans cette aventure.

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Tut, la personne avec qui vous avez travaillé, votre « témoin », a reconnu en vous le visage de sa sœur disparue. Un passé sous silence est-il une histoire de fantômes ?

Un passé sous silence est une histoire de traces, de cicatrices, et aussi de fantômes. Ceux d’un passé indélébile. Si Tut m’a interpellée la première fois, c’est qu’il a cru l’espace d’un instant revoir le fantôme d’une de ses sœurs. C’est ce point de départ qui a réveillé en lui tous les souvenirs, et surtout l’envie de les exorciser.

Le fait que je sois photographe a permis de raconter cette histoire en images, dans un pays qui n’a pas de preuves visuelles du génocide, ce que le réalisateur Rithy Panh appelle « l’image manquante ». Le quotidien de Tut est empreint de souvenirs. Chaque objet, même le plus banal, peut pour lui revêtir la forme d’une apparition douloureuse : une pomme dans un sachet comme le souvenir d’asphyxie et de tortures, des poissons morts comme des tas de cadavres…

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Comment Tut a-t-il accepté la part de mise en scène que le souvenir du génocide imposait très certainement ? Vous guidait-il ? Votre rencontre a-t-elle pris pour lui une dimension cathartique ?

Tut est le scénariste, si l’on peut dire, de ce travail. Le point de départ du projet est né de sa propre volonté, et il en est resté ainsi tout au long de sa réalisation. Alexandre et moi ne lui avons jamais posé de questions. J’étais simplement là pour recueillir des moments, transformer ma vision des choses pour capturer ce qui l’entoure à travers son regard. Il est allé jusqu’à se mettre en scène lui-même pour que l’image délivre le bon message.

Il y a également une partie du travail qui est posée, qui se trouve à la fin du livre. Tut m’a un jour montré un jeune voisin, en me disant qu’il lui ressemblait à l’époque où il avait vécu torture et prison. Le contraste fort entre le corps lisse de l’adolescent de seize ans et celui de Tut, marqué de cicatrices, m’a interpellée immédiatement. J’ai travaillé avec une technique qu’on appelle le « light painting » (soit des images en temps de pose long dans le noir total ou je peins sur le corps à l’aide d’une lampe torche) où j’ai photographié leurs deux corps en parallèle, isolés de tout contexte. C’était une sorte de rituel avec Tut, nous faisions une image par soir, en collaboration totale.

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Quant à la dimension cathartique du projet, elle est évidente, elle en est même le fondement. La mise en image n’en est que le résultat final. Tut a utilisé le médium photo et vidéo pour exorciser ses démons, ses fantômes.

Sur combien de temps avez-vous mené votre travail ? Résidiez-vous alors au Cambodge de façon permanente ou régulière ?

Avec Alexandre, nous avons fait deux voyages en 2012, d’un mois puis de quatre mois. La première fois, nous avons logé dans une guesthouse à quelques minutes de chez Tut. Nous arrivions à son lever pour repartir la nuit. Cela nous permettait d’éditer nos images, et aussi de décompresser des émotions fortes de la journée. Nous sommes ensuite revenus quatre mois et nous avons pris un appartement à Phnom Penh comme base. Nous avions une deadline car le film allait être projeté à la fin du séjour au Cambodian International Film Festival, accompagné d’une exposition au Bophana Center. Cette fois-ci, nous sommes restés plusieurs semaines en immersion totale et nous avons habité chez Tut, comme il nous l’avait maintes fois proposé. C’est de ce dernier séjour que sont nées la plupart des images du projet.

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En quoi ce livre s’inscrit-il dans votre parcours esthétique ?

C’est une très belle première expérience d’édition pour moi. J’attachais beaucoup d’importance à la simplicité de l’objet, presque fragile, et je voulais qu’il soit accessible à tous. Ce n’est pas évident de faire un livre photo tout blanc avec un titre simplement gaufré à la main, mais nous assumons le pari.

Le film documentaire Scars of Cambodia, réalisé avec Alexandre Liebert, a-t-il été pensé dès vos premières prises de vue ?

Alexandre était présent dès le premier voyage de travail. La vidéo était essentielle au projet, tout ne pouvait être dit en photographie, et inversement. C’était très enrichissant de travailler à deux médiums, nos approches se sont beaucoup nourries au travers de cette collaboration.

Une des particularités de notre relation avec Tut est qu’elle était silencieuse, passant uniquement par le langage visuel du corps. En vidéo, cela donne un documentaire sans paroles, à caractère expérimental. Cette communication a beaucoup de force quand les mots donnent parfois une distance face aux émotions.

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Comment votre regard de photographe s’est-il formé ? On a le sentiment que la peinture classique vous nourrit beaucoup.

J’ai eu la chance d’avoir été embarquée toute mon enfance dans les musées, et je crois que la peinture flamande et les clair-obscur du Caravage ont été mes premiers chocs esthétiques. Quand on sait que Vermeer peignait à travers une camera obscura, on se dit que finalement ce n’est pas si loin de la photographie.

J’ai commencé la photographie adolescente, essentiellement pour garder des traces, des souvenirs de ma propre mémoire souvent défaillante. Puis j’ai étudié le cinéma qui m’a également beaucoup nourrie esthétiquement. J’ai d’ailleurs commencé par être directeur de la photo sur des films avant de travailler en tant que photographe.

Avez-vous montré votre travail à Rithy Panh, dont on sait l’importance de l’œuvre quant à la mémoire du génocide cambodgien ?

Oui bien sûr, il est impossible d’éviter le travail de Rithy Panh quand on réalise un projet sur le Cambodge. Lors de notre deuxième voyage, le film et l’exposition ont été présentés au Bophana Center, lieu qu’il a créé autour de la mémoire du Cambodge et du génocide.

Emilie Arfeuil, Un passé sous silence, éditions Charlotte Sometimes, 2015

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Découvrir le travail d’Emilie Arfeuil

Site des éditions Charlotte sometimes

 

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