Eric Tabuchi une manière de « Becher pop »

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Eric Tabuchi est un photographe dont la matière est celle des non-lieux, ou marges de territoires parfois considérées comme ingrates.

Inventant une ligne propre, entre description objective, voire objectiviste, du monde, et liberté de ton et d’invention, Eric Tabuchi fait de ses images un espace plastique, en ce qu’elles offrent, malgré leur frontalité apparente, une possibilité de flottement, de mutation.

Son intérêt pour les paysages apparemment sans qualité l’a conduit à observer les églises reconstruites de Lorraine comme des objets à la fois étranges et rassurants, imprégnés d’une sorte de drôlerie froide.

Eric Tabuchi construit une œuvre dont L’Intervalle attend déjà impatiemment la suite.

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Comment Twenty-four Modern Lorraine Churches (Poursuite éditions, 2016) s’inscrit-il dans l’ensemble de votre travail ?

Tout comme certains de mes travaux précédents, Twenty-four Modern Lorraine Churches, documente un sujet architectural précisément délimité. De fait, il s’inscrit dans mes séries qui explorent les marges du territoire et ses objets délaissés, humbles ou ignorés. J’ai photographié des stations-services abandonnées, des restaurants chinois dans les zones commerciales, des locaux agricoles tagués et toutes sortes de choses qui se trouvent dans des lieux qu’on ne fait la plupart du temps que traverser. Les églises lorraines se situent dans cette logique d’exploration de ce qui est proche et pourtant relativement inconnu, entre le banal et, finalement, le surprenant.

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Comment avez-vous établi votre recension des églises lorraines que vous avez photographiées ? Pourquoi vous arrêter au chiffre 24 ?

J’ai photographié l’église de Moyenvic complètement par hasard, en rentrant de Strasbourg. Intrigué par ce bâtiment, j’ai fait quelques recherches sur l’Internet avant de retourner sur le terrain pour interroger les gens des environs car il n’existait pas d’inventaire exhaustif. Ensuite, une église m’a emmené vers une autre jusqu’à ce que je finisse par les connaître toutes. Pour le livre, j’en ai conservé 24 sur les 27 que j’ai photographiées, cela pour des raisons de coût de fabrication du livre.

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Pourquoi ce titre en anglais ? La Lorraine reconstruite vous évoque-t-elle quelque chose des Etats-Unis ?

Ce titre en anglais m’a posé question. Si j’ai finalement fait ce choix, c’est d’une part parce que cela renvoyait au livre Twentysix Gasoline Stations de Ed Ruscha, qui reste une référence, mais aussi parce que cela pourrait toucher un public plus large – ce qui a été confirmé, le livre étant bien distribué en Angleterre. Bien entendu, la reconstruction en Lorraine n’a que peu à voir avec les États-Unis, si ce n’est que ce sont principalement les forces américaines qui l’ont libérée, et que de manière anecdotique, durant les trente glorieuses, la Lorraine a été surnommée le Texas français.

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Travaillez-vous à la chambre ? Quels sont vos principes de cadrages ?

Je n’ai que rarement les moyens de travailler à la chambre. N’ayant pas de financement pour mes projets, je travaille avec les moyens dont je dispose, qui peuvent être du numérique ou du moyen format. D’une façon générale, je préfère voyager léger, surtout sur ce genre du projet qui s’étale sur plusieurs années et qui se superpose à d’autres séries.

Je cadre toujours très simplement, de façon à ce que l’objet photographié soit totalement contenu dans l’image, qu’il en occupe le centre et qu’il y ait une petite présence de la marge pour contextualiser le sujet.

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Avez-vous remarqué des principes architecturaux communs à ces églises édifiées rapidement après les destructions de la Second Guerre mondiale ?

 Oui, on peut dire qu’ils sont dans l’ensemble assez imposants, presque disproportionnés en regard des villages dans lesquels on les trouve. C’est d’ailleurs ce qui m’a intéressé, cette disproportion. Comme s’il fallait que, symboliquement, on reconstruise grand, massif et solide. L’autre point commun est qu’elles sont construites en béton et c’est aussi ce qui a d’abord attiré mon regard. Beaucoup de ces églises se trouvent proches des blockhaus de la Ligne Maginot, eux-aussi construits béton. Ce point commun qui s’établissait ainsi entre architecture militaire et architecture religieuse y est pour beaucoup dans la fascination que j’ai éprouvée pour ces églises.

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Avez-vous pu établir des comparaisons avec d’autres territoires détruits, par exemple les villes de Calais, Le Havre, Brest, si l’on regarde la face maritime ouest de notre pays ?

Il y a bien entendu de nombreux points communs entre les reconstructions en Normandie et en Lorraine. Une des différences réside néanmoins dans le fait que les destructions n’ont pas été massives en Lorraine comparées aux régions de l’Ouest, elles ont concerné des bourgades rurales sur le trajet précis qu’a emprunté l’armée américaine pour remonter vers l’Allemagne. Ce ne sont donc pas tant des villes, que des villages, dont l’église était généralement le principal monument, qui ont fait l’objet de bombardements.

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Votre travail d’inventaire et votre esthétique est-il selon vous à rapprocher de la photographie objectiviste allemande, par exemple celle de Bernd et Hilla Becher ?

C’est une question compliquée en ce sens que, bien sûr, j’ai été très influencé par leur magnifique travail et que j’en emprunte certains aspects. Mais par ailleurs, je me sens très proche d’un artiste comme John Baldessari dont la démarche se situe à l’exacte opposée. Finalement, j’essaye de tracer une ligne médiane entre rigueur descriptive et liberté d’y déroger. Un ami m’a dit un jour que je faisais du “Becher Pop“, je crois que la formule me convient assez.

Le béton est-il compatible avec la foi ?

Le béton est un magnifique matériau, minéral et malléable. Du reste, beaucoup des chef-d’œuvres de l’architecture du XXe siècle sont des églises. Alors oui, ils me semblent parfaitement faits pour s’entendre.

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Le concept anthropologique de « non-lieu » (Marc Augé) a-t-il un sens pour vous ?

 Oui, il concerne mon travail en ce sens que je travaille principalement sur les marges du territoire, dont les “non-lieux“ pourraient en être les points d’accès. Surtout, je m’intéresse à l’idée de paysage sans qualité, sans histoire, auquel personne ne s’intéresse véritablement et qui pourtant est à bien des égards le lieu où il se passe quelque chose. C’est en effet à la marge que la ville évolue, qu’elle déborde, qu’elle bave comme on le dirait s’il s’agissait de peinture. Et puis il y a la saturation des signes caractéristiques des « non-lieux » qui fait de ces endroits des territoires presque pensés pour le regard et, par extension, pour la photographie.

Twenty-four Modern Lorraine Churches est-il issu d’une commande ?

Non, c’est même tout le contraire. C’est un long travail réalisé de façon complètement autonome sans aucun soutien institutionnel.

Comment avez-vous travaillé avec les éditions Poursuite pour la conception de ce livre au format carré ?

J’ai rencontré les éditions Poursuite aux Rencontres d’Arles, à Cosmos précisément. Nous nous sommes très vite bien entendus, il le fallait car je voulais sortir le livre pour mon exposition Table et Matières aux Abattoirs, à Toulouse. Nous avons donc conçu et réalisé cet ouvrage en à peine deux mois. Le choix du format carré est dû au fait que je ne voulais pas d’un format à l’italienne, ni d’un format vertical qui aurait été mal adapté aux photographies allongées. Le carré constitue donc un compromis. J’espère, avec le recul, que cette formule me satisfera car je souhaite réaliser plusieurs autres livres sur le même modèle, de telle sorte qu’ils finissent par former un ensemble.

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Propos recueillis par Fabien Ribery

Eric Tabuchi, Twenty-four Modern Lorraine Churches, Poursuite éditions, 2016, 48p

Découvrir le site des éditions Poursuite

 

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