L’été des Serpents, par Niki de Saint Phalle

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C’est un livre dont on pourrait croire au premier abord, par la joliesse et le baroque de sa couverture cartonnée, qu’il est surtout destiné aux enfants, mais c’est une histoire de viol.

Publié une première fois aux éditions La Différence en 1994, Mon secret, court récit écrit d’une main d’enfant, reparaît aujourd’hui à l’identique – il était depuis longtemps introuvable.

Niki de Saint Phalle, artiste phare du Nouveau Réalisme, créatrice mondialement connue des Nanas, y révèle le viol commis sur elle par son père quand elle avait onze ans.

Les mots sont simples, forts, mais, lorsqu’on la connaît, l’épouvante du viol contamine chaque phrase irrémédiablement d’une odeur de sang noir et de sueurs rances.

L’incipit est une promesse – « Chaque été mes parents louaient une maison à la campagne à quelques heures de N.Y.C. dans la Nouvelle Angleterre. » – quand le post-scriptum ultime provoque l’effroi : « Un jour je ferai un livre pour apprendre aux enfants comment se protéger. »

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Le mal est là, tapi dans les hautes herbes, ou dans le lit, tel un serpent.

Le conte vire au cauchemar : « Ce même été, mon père – il avait 35 ans, glissa la main dans la culotte comme ces hommes infâmes dans les cinémas qui guettent les petites filles. »

Ce n’est qu’un début.

« Honte, plaisir, angoisse, et peur, me serraient la poitrine. »

Quelques lignes plus loin : « Mon amour pour lui se tourna au mépris. Il avait brisé en moi la confiance en l’être humain. »

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La profanation de l’enfance est un traumatisme dont on ne guérit pas : « A onze ans je me suis sentie expulsée de la société. Ce père tant aimé est devenu objet de haine, le monde m’avait montré son hypocrisie, j’avais compris que tout ce qu’on m’enseignait était faux. »

Niki de Saint Phalle attendra cinquante ans pour parvenir à écrire ces phrases, cherchant inlassablement à comprendre : « Il existe dans le cœur humain un désir de tout détruire. Détruire c’est affirmer qu’on existe envers et contre tout. » ; « En avait-il marre d’être un citoyen respectable ? Voulait-il passer du côté des assassins ? »

Un homme de bon milieu fait-il cela ? Ne s’agirait-il pas, Madame Saint Phalle, d’une calomnie ?

Le carcan de la morale la plus étroite – respect strict du dogme catholique dans une famille considérée comme éminemment respectable – nourrit quelquefois/souvent les actes les plus monstrueux.

« L’été des Serpents fut celui où mon père, ce banquier, cet aristocrate, avait mis son sexe dans ma bouche. »

A vingt-deux ans, après un séjour dans une clinique psychiatrique de Nice où elle subira des séries d’électrochocs, Niki de Saint Phalle décide de consacrer sa vie à peindre.

Et la compagne de Jean Tinguely d’écrire à propos du film Daddy réalisé en 1972 avec Peter Whitehead, défendu par Jacques Lacan, et ayant déclenché une dépression nerveuse : « A travers les images, je piétine mon père, je l’humilie de toutes mes forces et je le tue. »

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Aveu d’une mère : « Je sais tout. (…) J’avais envie de me jeter par la fenêtre. »

Les viols d’enfant sont des cyclones ravageant les familles, que soude le malheur des non-dits fondamentaux.

« Un jour, je peignis en rouge brillant les feuilles de vignes qui couvraient le sexe des statues grecques dans le hall de l’école. Ce fut là mon premier acte artistique. »

Niki de Saint Phalle révèle son secret dans une lettre à sa fille Laura, au nom de toutes les victimes, au nom de toutes les femmes, pour que chacun(e) sache ce que provoque le crime du viol de désespoir et de haine.

Les normopathes règnent, avec eux le pouvoir des assassins.

Tous les hommes sont des violeurs, ou presque.

Alors, écrire, créer, faire exploser les cadres.

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Niki de Saint Phalle, Mon secret, éditions La Différence, 2017, 40p – parution 19janvier

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