La France suffoque, par Philippe Sollers

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« La pensée de la véritable Histoire ne paraîtra qu’aux peu nombreux. » (Heidegger)

Depuis des années, chaque semaine, Philippe Sollers et le journaliste voltairien Franck Nouchi (Le Monde) se rencontrent pour discuter de l’actualité et de la littérature. Chacun apprend de l’autre, car chacun aime apprendre et s’informer, dans le désir de découvrir l’envers des cartes, et dans un état d’urgence n’ayant nul besoin d’être décrété pour être ressenti comme permanent.

Fruit de leurs échanges, en douze chapitres – douze entretiens ayant eu lieu entre le 27 octobre 2015 et le 25 mars 2016 -, un avant-propos, et deux post-scriptum, Contre-attaque emprunte son titre au mouvement antifasciste lancé par Georges Bataille et les surréalistes en 1935, dont le mot d’ordre ne faisait pas dans la dentelle, mais l’obus verbal de gros calibre : « Mort à tous les esclaves du capitalisme ! »

A le lire, crayon en main, on comprend vite que le Contre-attaque du bon patriote Sollers est bien plus encore, puisque s’y formule, contre le retour du national populisme, dont l’analyse implacable reste à faire (relire d’abord les travaux de Bernard Henri-Lévy sur l’idéologie française), un éloge d’une France pleinement vivante, c’est-à-dire révolutionnaire (1789), et adossée à la bibliothèque envisagée comme zone libre, foyer d’incandescence et possibilité de réveil.

A la façon de Cette mauvaise réputation…, de Guy Debord (Gallimard, 1993), l’auteur des Folies françaises fait l’état des lieux de quelques ennemis aussi ridicules que féroces, Pierre Bourdieu le sociomane, Régis Debray le jaloux, Laurent Binet (qui ?), et quelques autres employés surmenés du vide.

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Carrière de Bibemus, Paul Cézanne, Essen, vers 1895

C’est la guerre, dont se nourrissent les écrivaillons du Spectacle (« l’extension du domaine de la laideur ») et les clercs félons, masquant leur impuissance par d’incessantes coulées de fiel, notamment contre mai 68 et son « effervescence de pensée », cette irruption du langage soulevant les corps, et ayant offert des possibilités inédites de fraternisation.

Refusant de se laisser enterrer vivant par la censure molle et le mépris de ses contempteurs, Philippe Sollers parie sur le temps, qui lui rendra justice, comme pour Kafka, Joyce, Proust ou Bataille.

Pièce maîtresse versée au dossier d’une défense considérée comme position offensive, le texte intitulé Oscillation, de son ami Roland Barthes, prononcé en 1978 au Collège de France : « Sollers, de toute évidence, pratique une « écriture de vie », et introduit dans cette écriture, pour reprendre un concept de Bakhtine, une dimension carnavalesque ; il nous suggère que nous entrons dans une phase de déconstruction, non de l’action de l’intellectuel, mais de sa « mission ». Cette déconstruction peut prendre la forme d’un retrait, mais aussi d’un brouillage, d’une série d’affirmations décentrées. »

Philippe Sollers un intellectuel ? Plutôt un écrivain tout court, sans adjectif, absolument, et des plus grands, c’est-à-dire pensant en et par la littérature.

On le croit ici, il est là, brouillant l’image, citant toujours, c’est-à-dire jetant dans l’air des formules de contre-exorcisme, et laissant en riant le diable, ou les démons bourrés de captagon, se tordre sous la table.

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Aux ambitions péguystes des agités du moment (racines chrétiennes de la France, mauvaise poésie, roman familial à mourir d’ennui), Philippe Sollers propose le retour des Lumières, la « liberté singulière » et le refus de la moraline culpabilisatrice.

Vous cherchez des antipoison ? Lisez donc la Bible (« poésie grandiose », « comique », clairvoyance quant à la chose sexuelle), et Saint Simon, Sade, Chateaubriand, Stendhal, Flaubert, Baudelaire, Lautréamont, Rimbaud, Mallarmé, Proust, Breton, Céline, Joyce, Mauriac, Bataille, Debord.

Vous ne comprenez rien aux fureurs des islamistes ? Pensez mondialisation, souveraineté de la technique, inculture et esprit de vengeance.

Le programme sera donc de remise en ordre et de rétablissement des hiérarchies sensibles : « Contrairement à ce qu’on a dit, le XIXe siècle ne fut pas du tout stupide. C’est un siècle absolument énorme, avec des créations littéraires et artistiques considérables ! »

Le passé est aujourd’hui en danger de mort. Pourtant, il ne passe pas, il n’est même pas passé.

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San Crisogono,  Michele Giambono, chiesa San Trovaso, Venise, 1446

Rappel : « Le fait que je sois d’« origine française » signifie que je suis plus renseigné que tout autre écrivain européen. »

Confidence de l’alliée Catherine Millot, « camarade de combat », aux côtés de Marcelin Pleynet, François Meyronnis et Yannick Haenel : « Philippe Sollers est quelqu’un qui rend libre. »

Lui : « Je crois à la beauté. Je ne crois qu’à la beauté. Elle ne sauvera pas le monde, mais elle reconnaîtra les siens. »

Vivre, lire, écrire, aimer.

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Philippe Sollers et Franck Nouchi, Contre-attaque, Grasset, 2016, 240p

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Site des éditions Grasset

Tout savoir sur Philippe Sollers

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