L’heure du loup, par la photographe Aurélia Frey (2)

Il y a dans la poétique photographique d’Aurélia Frey une recherche d’atemporalité et de solitude très précieuses en notre époque de bavardage continuel et de lumières aveuglantes.

Apprendre à voir dans le noir, ne pas craindre de se perdre, accueillir la présence de ce qui approche, sont des attitudes physiques, mais avant tout morales.

Aurélia Frey, dont l’oeil est profondément nourri de peinture, photographie des trésors éphémères, des fragments de paroles incarnées, des souffles.

La beauté de ses images est celle des prières que l’on fait à genoux certaines nuits d’insomnie, attendant de l’ombre des réponses que ne nous donnera pas le jour.

Le cadre est ainsi vécu comme ce qui donne forme à l’informe, une confiance, un soutien quand tout tremble.

Photographier consiste donc pour Aurélia Frey à ouvrir les portes de la perception, en se laissant surprendre par ce qui apparaît, tel l’agneau radieux de Zurbaran face à l’éclair du couteau au moment du sacrifice.

Grand merci à Aurélia Frey d’avoir accepté de commenter pour L’Intervalle trois images de son travail en cours.

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« La barque le soir

Il est trois heures du matin on dirait que le soleil ne s’est jamais couché, les nuits sont courtes. Un jour de brouillard, réveillée, ne plus arriver à dormir et juste avoir envie de saisir la brume si dense. Partir sur le chemin, ne presque rien y voir que le blanc laiteux du brouillard et s’approcher de l’eau. Voir la barque blanche comme en lévitation sur le lac. Penser bien sûr à Vesaas, à Jon Fosse. Et à la solitude d’Alexander Harrison.

Deviner derrière les nuages de brume ce que décrit Jon Fosse dans la remise à bateaux. Et nous marchons sur la route, le long du fjord, et les vagues frappent doucement, toujours et encore, elles frappent contre la grève, et le fjord est noir, il s’étend vers la mer, et je devine les montagnes qui bordent le fjord, les maisons sombres, et le fjord, toujours et encore le fjord et les vagues, et puis les montagnes.

Puis poème de Lorand Gaspar Le port est repeint de noir – Sol absolu et autres textes

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Les tableaux

Musée hanséatique de Bergen, le clair-obscur des musées. La lumière filtre, on devine des ombres. Personne. Le silence. Une collection de cadres, de portraits accrochés , alignés au-dessus des chaises rangées contre le mur. Ne plus chercher à déchiffrer les visages, chercher à voir les fantômes puis les voir disparaître en tâche de lumière. Penser à Kawabata. Juste les reflets, la matière et plonger.

Penser à des passages de La barque le soir de Vesaas

« Sent que des choses passent. Tout est imagination. Des ombres inconnues passent. Des forêts passent. Un océan de gens passe. Puis une strie inattendue arrive d’un côté et donne un peu plus de clarté.

(…)

Il est accueilli par une lueur qui maintient la vie dans les tout derniers tours, des images sauvages qui se déploient.

 Il est allé dans une nuit artificielle.

 Il est aveugle à des rangées d’images.

(….)

La soirée est sur le point de périr. Le soleil qui se reflétait naguère dans les miroirs est parti, personne ne sera ensorcelé maintenant. Le crépuscule est sur le point de s’annoncer et il va encore ensorceler davantage.

(…) le soir est le soir mais  on le retrouvera certainement demain.

Le crépuscule s’épaissit, mais peu à peu, il voit les choses autour de lui sans être sûr de ce que c’est.

Puis il voit dans la pénombre. »

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La cicatrice

Je découvre l’œuvre de  Christian Krohg à la Nasjonalmuseet/Nasjonalgalleriet, Oslo. Albertine dans la salle d’attente du médecin de la police, l’enfant malade et puis cette jeune femme plus loin dans la salle, ce portrait à la bouche rouge, regard sur le côté, cette robe avec la collerette remontée, les boutons, le noir, le vert, la matière, comme une cicatrice, une brèche. J’ai envie d’y voir une brèche. Ne plus vraiment la voir,elle,  ne plus voir ses yeux, juste s’imaginer. Prendre une image, puis deux.

Je pense aux textes de David Brunel Au bord du visible, l’indicible

« Fermer les yeux, inspirer, retenir son souffle, expirer en ouvrant les yeux devant le tableau et les refermer à bout de souffle. Maintenir les yeux clos et regarder ce qui reste de cet air expulsé dans le champ du regard »

« Etre présent à soi, se laisser porter, attendre que les verbes travaillent l’ailleurs, l’autre part, mandent l’horizon, l’arrière-plan, le fond du fond, qu’ils évaporent le sens, qu’ils dévoilent l’essence.

Eviter.

Evider.

Dévier.

Dévirer.

Epuiser.

Epurer.

Décanter.

Décaler.

Invertir.

Investir.

Convenir.

Convertir. »

Découvrir le site d’Aurélia Frey

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Aurélia Frey, Apnée, éditions nonpareilles, 2015 (disponible sur commande auprès de la maison d’édition)

Site des éditions nonpareilles

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