Le péché mignon de Jeanne, collectionneuse d’hommes, par Nina Leger

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Jeanne, l’unique protagoniste de Mise en pièce, le deuxième roman de Nina Leger depuis Histoire naturelle (Jean-Claude Lattès, 2014), est une femme dont la curiosité est inlassable.

Collectionneuse étonnante, Jeanne a pour péché mignon de multiplier les rencontres masculines, afin de s’étourdir de sexe, mais surtout pour le plaisir de contempler, jauger, juger, sentir, avaler l’organe érectile de ses amants.

Il ne s’agit pas pour elle de comparer, de partir en quête du Saint Graal, non, l’ambition est plus touchante, plus modeste, plus existentielle : se réjouir du battement de vie dressant le sexe de l’homme qui la désire.

Les proies sont de passage, presque jamais les mêmes, invités à la retrouver dans des hôtels. Nous sommes à Paris, et tout est possible à la jeune femme libre de son temps, à l’heure où les grandes personnes sont généralement enfermées dans des bureaux tristes.

L’incipit est identique à la closule, parce que la répétition est le plaisir de l’aliénée volontaire : « Elle le fait glisser dans sa bouche. / Elle le laisse s’alourdir, prendre chaleur, pousser contre son palais, peser sur sa langue. / Lèvres immobiles, infimes contractions intérieures : elle a ôté au geste sa frénésie. / Elle pense aux fleurs de papier qui se déploient lorsque posées sur l’eau. / Elle s’écarte et considère le sexe bandé. »

La pratique compulsive de Jeanne est de l’ordre d’une performance plasticienne. L’intéresse la série, le défilé des sexes en situation dans le monde aquatique des fantasmes.

Dans la rue, après l’acte, avant peut-être, Jeanne renverse la tête, c’est une extase à contrecoup.

Priapischer Merkur / römische Wandmal. - Faun w.Staff of Asclepius/Fresco/C1-3 AD - Priape au Caducée ou Priape-Mercure / Pompéi (Italie).
Priape au Caducée ou Priape-Mercure avec le Caducée et les sandales de Mercure. – Peinture murale. Provenance : Pompéi, Italie. Naples, Museo Nazionale Archeologico.

Constat d’une experte : « Rien, dans la physionomie d’un homme, n’annonce jamais son sexe. »

L’exercice d’amour est d’abord d’observation fine, un art du regard, une méthode : « Chaque pièce de l’édifice accueille le souvenir d’un sexe particulier et en assure la mémorisation. Que Jeanne en franchisse le seuil, et elle retrouve le forme, la découpe, la chaleur particulière, la densité, l’odeur du sexe, l’élasticité des tissus et leur teinte quand ils se rendent ou se relâchent, l’aspect poli ou luisant du gland, le réseau de vaisseaux bleutés, les zones ombragées, la peau des couilles aux fripures d’empreinte digitale, l’implantation des poils. »

Jeanne construit ainsi en pages une cathédrale de sexes en extension. Des fétiches ? Non, des hôtes pour le palais de leur maîtresse.

Plus proche de Georges Pérec que du Marquis de Sade, Jeanne est une femme qui prend le métro, dévore des yeux la braguette de son voisin, achète et déguste un sextoy comme votre chère mamie de Corrèze une baguette de pain cuite à point.

Lautréamontesque malgré elle (la rencontre fortuite d’un parapluie et d’une machine à coudre sur une table de dissection), Nina Leger a des visions superbes, et drôles : « Un sexe brun, un sexe sombre qui s’éclaircit à la butte du gland où il devient translucide, comme une veilleuse électrique dans une chambre d’enfant. »

La voix s’emballe, on dirait du slam, ça chante, bientôt cri, comme un orgasme réussi : « Les voix se jettent hors d’elles, nymphomane, Jeanne, nymphomane, nymphomane de vingt-deux, trente-six ou quarante-trois ans, nymphomane rousse, brune, bleue, nymphomane 95D, nymphomane de compétition, poids plume ou poids coq, nymphomane à l’heure d’internet et de la mondialisation, nymphomane petite-bourgeoise ou nymphomane de la haute, nymphomane morphinomane, maniaco-nymphomane, nymphomane génétiquement modifiée, nymphomane de tout temps – sa mère était comme ça, sa grand-mère aussi, les chiens font pas des chats, et si l’on pouvait remonter à l’Âge de pierre, on trouverait sans doute une forniqueuse des cavernes, une choureuse d’australopithèques, brisant les foyers au silex, nymphomane, Jeanne, ou nympho, c’est selon : nymphomane, une sexualité sans plaisir, une pathologie triste, nympho, une baiseuse, une dingue du cul, une jouisseuse, une goulue. »

Le texte s’engendre tout seul, c’est une merveille, comme une enfilade de sexes d’hommes les jours de gloire.

Jeanne n’est pas Jeanne, mais un personnage de fiction, un artefact, un jeu, une poupée mécanique, une exquise jarreteuse de mecs, une sainte. Une sirène.

Du sexe dégoûtant ? Non, des perles de temps sauvés de l’oubli.

leger

Nina Leger, Mise en pièces, Gallimard, 2017, 156p

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