Créer ou crever, par Guy Hocquenghem

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Dans le grand chambarde-tout des années soixante, Guy Hocquenghem fut un écrivain anticonformiste de premier plan et une figure marquante du militantisme homosexuel.

Aujourd’hui méconnu, voire oublié, l’auteur de L’Après-mai des faunes (préfacé par Gilles Deleuze) rejoint le catalogue des éditions Verticales (Gallimard) avec un ouvrage intitulé Un journal de rêve, réédition (non exhaustive) d’articles écrits pour la presse entre 1970 et 1987.

On se souvient peut-être de cette déclaration du FHAR (Front homosexuel d’action révolutionnaire), dont il fut dès sa création en 1971 un leader : « Nous sommes plus de 343 salopes / Nous nous sommes faits enculer par des Arabes / Nous en sommes fiers et nous recommencerons. »

Pigiste à Libération (plus de trois cents articles), Actuel ou Gai Pied Hebdo, Guy Hocquenghem ne cessa de débusquer la moraline sous la morale officielle, et de se méfier des pièges identitaires relevant d’une assignation à résidence sexuelle de nature coercitive, soit l’obsession du pas de côté.

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Polémiste féroce ne craignant pas de s’exposer, au risque de recevoir constamment des coups, écrivain cherchant à subvertir les codes de l’écriture journalistique (la subjectivité est assumée, dans des articles faisant parfois plusieurs pages), Hocquenghem le pamphlétaire « francophobe » (anticolonialisme viscéral) fut paradoxalement bien davantage un homme du doute et du tremblement qu’un donneur de leçons, en témoigne la première phrase d’un article – paru dans Le Figaro Magazine – concluant l’ouvrage, où est évoquée l’épidémie de Sida : « J’ai longtemps hésité à écrire cet article. » Son titre sonne le glas d’une époque : « Monsieur le Sexe et Madame la Mort… »

On peut y lire cette phrase, qui résume la force de son point de vue : « Un spectre hante l’Europe et l’Amérique, celui de la punition du libertinage. »

Puisque le sexe est politique, « effet de sens », il convient de comprendre ce qui le détermine, le dévoie ou cherche à le contrôler.

Lier la sexualité au sublime, voire au spirituel, tenter après Foucault de constituer « une éthique des plaisirs «  relève pour lui d’une façon d’ « échapper à la tenaille sexe-mort ».

Militant, Guy Hocquenghem ne sacrifie jamais le style au profit de l’idéologie, conscient avec Sartre qu’une pensée mal formulée blesse l’idée même de révolution : « Nous – les gauchistes – ne faisons du texte que l’usage le plus bête, le plus conforme, le plus « majeur » au sens de Deleuze-Guattari dans le Kafka, le plus dicté, le plus proche de la platitude utilitaire et de la soumission au sens Nous nous laissons dicter, et nos mains esclaves transcrivent sans liberté ni vagabondage, parce que nous ne croyons pas à l’existence du texte lui-même. »

Ami du philosophe René Schérer, qui fut en nombre de domaines son initiateur, et avec qui il écrivit L’Âme atomique. Pour une esthétique d’ère nucléaire (Albin Michel, 1986), Guy Hocquenghem est un très fin critique (son compte-rendu de l’exposition Pollock à Beaubourg est rédigé avec une ampleur impressionnante) doublé d’un homme en colère, au risque d’être injuste : « Où en est l’homosexualité en 85 ? Si c’est rayon chemises, voyez Jean-Paul Gaultier, littérature cucul, Pasolinis en tout genre, voyez Masques ; usages et profiteroles, voyez Renaud Camus ; petite musique et flou artistique, voyez Hervé Guibert… » (On pourra rayer les mentions inutiles)

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Le contempteur des vestes retournées (Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary, Albin Michel, 1986), admirateur de Pasolini (« Tout le monde ne peut pas mourir dans son lit, comme Franco. »), de Copi et de Genet, veut être un « attardé », et ne surtout pas correspondre à une époque où « le pédé désodorisé » lui apparaît comme une injure faite à la beauté homosexuelle porteuse d’une bouleversante remise en question de l’ordre social.

On le comprend, Guy Hocquenghem utilise le langage tel un mousquetaire du roi, usant de l’ironie avec un art parfait de la pointe. Qu’on lise ces formules, ce sont des puissances de réveil : « Roger Peyrefitte vend ses vieux godemichets », « Les doigts sales des masturbateurs », « Le serpent et sa queue », « Tac au Tac », « Un comte à dormir debout », « Ne me quitte pas, j’ai tant besoin de te battre », « Contre, tout contre la Nouvelle droite », « Au bonheur des machos », « Des noirs en patins à roulettes », « Les Esquimaux de l’entracte », « Contents et forcés », « Homosexuels, vous avez changé de patron ».

Cette foule manifestant le 14 octobre 1979 pour les droits homosexuels à Washington ? « Deux cent mille amants que je n’aurai pas… »

A propos du suicide de l’écrivain Jean-Louis Bory : « Cette façon de quitter le tohu-bohu empoisonné de l’intelligentsia parisienne n’est pas triste, elle est seulement douloureuse. Elle n’est pas révoltante, elle manifeste au contraire une dignité, une proximité à ses propres passions que je ne peux qu’envier et saluer. Sans vains bavardages. »

Guy Hocquenghem n’est pas mort de vieillesse, et c’est tant mieux.

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Guy Hocquenghem, Un journal de rêve, articles de presse (1970-1987), postface d’Antoine Idier, Verticales, 2017, 320p

Site des éditions Verticales

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