Les légendes de Marguerite Duras, du Vietnam à la Corrèze, par Anna Moï (1)

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Le pays sans nom, d’Anna Moï, est une série de déambulations avec Marguerite Duras par une auteure ayant grandi comme elle au Vietnam.

Nous sommes à Saigon, passage Eden par exemple. C’est la saison des pluies.

Odeur du bois de palissandre. Persiennes mi-closes. Un palace ouvert aux quatre vents. Rêverie.

S’élèvent, arrêtant le temps, et la foule en son agitation du petit matin, quelques notes de piano.

Un mendiant se retourne.

Esprit de Marguerite Duras, es-tu là ?

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Anna Moï est la fille d’un militaire indépendantiste, « qui avait rejoint l’insurrection contre l’administration coloniale française ». Les petits chevaux de Dalat comme les boucles du Mékong n’ont pas de secret pour elle.

Vivant maintenant en Corrèze, la romancière de Riz noir (Gallimard, 2014) et du Venin du papillon (Gallimard, 2017) se souvient.

La réalité ressemble à un film de cinéma muet. Des êtres s’y meuvent, mais ce sont des fantômes.

Quand on a beaucoup lu Marguerite Duras, Saigon est peut-être moins la capitale d’un pays de l’extrême-Asie que des pointes ininterrompues de fictions persistantes.

Un barrage contre le Pacifique, India Song, L’Amant, L’Amant de la chine du Nord, Le Vice-Consul sont cités – les phrases sont en italique -, et tant d’autres variations sur des figures et paysages habitant le monde flottant de l’écriture d’une femme hantée par son passé.

Exotisme d’une jonque où l’on aperçoit la silhouette droite d’Anne-Marie Stretter.

L’écriture est une eau. Sur la rive, là-bas, se trouve peut-être l’homme qui changera votre vie.

« Dans ce quartier [Cholon] où pullulaient bordels, restaurants, dancings et fumeries d’opium, le père de l’amant chinois de Marguerite D. était un magnat de l’immobilier. Il avait fait fortune dans la spéculation immobilière sur des concessions achetées aux enchères à l’administration française. »

Les informations sont précises, qui n’empêchent pas l’envoûtement.

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Avantage certain de la petite Française blanche surprise par l’amour.

« Le culte de la blancheur n’est pas près de disparaître. Il est composant de l’ADN du pays, bien au-delà des exercices vestimentaires ou architecturaux de l’époque coloniale. L’art gastronomique du Viêt-nam est basé, depuis toujours, sur la blancheur : riz d’albâtre, tofu crayeux, nouilles opalines, crêpes de riz nacrées, vermicelles et nids d’hirondelle transparents. Ces pâtes couramment consommées contiennent du borax pour la conservation et l’élasticité, et c’est un ingrédient mortel à doses élevées. Les gens le savent, mais préfèrent mourir plutôt que de se priver de tant de blancheur à croquer. »

La façon dont nous nous alimentons agit comme un révélateur.

En Corrèze, la maison d’Anna Moï a des odeurs de levain.

Dans le grand salon du château des Tertres, en Touraine, où s’installa la mère de Marguerite Duras à son retour d’Indochine, courent encore, mémoire d’un lieu, des centaines des poulets.

Précision : « Mme Donnadieu ne vivait pas aussi misérablement que le laissait entendre Marguerite D. dans ses livres et ses interviews. Elle était une institutrice avec un business lucratif : le pensionnat. En 1936, elle avait établi l’école Donadieu dans une grosse villa de location. Les pensionnaires affluèrent, au point qu’elle dut créer de nouvelles salles de classe dans des maisons-tubes louées dans le voisinage. Dans les années quarante, elle avait une centaine d’élèves et une cinquantaine de pensionnaires, français et vietnamiens. »

Plus loin : « Si la mère de Marguerite D. accumula une petite fortune avec son Ecole Donnadieu, c’est que l’éducation était (et reste) pour les Vietnamiens, une priorité quasi hystérique. Lorsqu’un sacrifice financier était nécessaire, il était consenti. »

Ni complètement biographique, ni totalement autobiographique, Le pays sans nom ne craint ni les effets d’exotisme (le fantasme du bungalow sur pilotis), ni les notations informées.

Léger et amical, ce livre invente un chemin désirable dans le delta fascinant des œuvres durassiennes.

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Anna Moï, Le pays sans nom, Editions de l’Aube, 2017, 144p

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