Les images de pleine conscience de Benjamin Deroche (2)

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Benjamin Deroche est un photographe sensible aux effets de seuils, aux fenêtres découpant le visible, comme à l’évanouissement du sujet.

Construisant ses images comme des paysages mentaux, où la ténuité des signes forme des points de réalité auxquels rattacher le regard, Benjamin Deroche est allé à la rencontre des Roches noires, à Trouville, ancien palace où Marguerite Duras passa les trente dernières années de sa vie, entre ciels et mers, dans la liquidité ininterrompue de l’écriture.

 Le silence en ces lieux chargés de traces se révèle propice à l’apparition des fantômes.

Les photographies de Benjamin Deroche sont celles d’un promeneur aspiré par un dehors que l’œil contemple en se soutenant de la fixité du cadre, au risque de disparaître définitivement dans une image pensée comme un tableau sans bord.

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Comment est né votre projet « Marguerite Duras aux Roches noires » ?

La rencontre avec l’œuvre et l’univers de Marguerite Duras a été assez tardive. Elle date de 2003. Ma compagne, qui la lisait depuis longtemps, a alors joué le rôle de courroie de transmission. Les Roches noires, à Trouville, où Marguerite Duras a vécu de 1963 à la fin de sa vie, en 1996, est un lieu qui symbolise pour moi le passage permanent entre le dehors et le dedans. Son appartement n’est pas visitable, mais dans l’ancien palace rien n’a bougé. On peut avoir le sentiment que le temps s’est arrêté, ce qui m’intéresse particulièrement, comme s’il était en attente de spectateurs.

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Pourquoi le personnage de Marguerite Duras vous fascine-t-il autant ?

C’est un personnage étrange, capable de la plus grande dureté, et qui va bien plus loin que beaucoup d’écritures d’hommes. Elle possède aussi un humour ravageur, et une capacité à aller au-delà de la pudeur, sans jamais être vulgaire. Sa plume plonge véritablement dans les profondeurs de l’âme humaine.

Vous êtes très sensible au cycle des saisons. Avez-vous photographié les Roches noires durant les quatre saisons ?

Oui, même si je n’ai pas encore utilisé mes images de l’été, car elles contiennent, me semble-t-il, trop d’informations. J’ai besoin de maîtriser chaque couleur. Je pense cependant aborder l’été depuis le hall des Roches noires, ce qui rejoint la manière dont Marguerite Duras travaillait, qui avait trouvé là un lieu propice aux allers-retours sur la plage, dans un va-et-vient entre l’intérieur et l’extérieur. Je ne suis pas un retoucheur. Il est très important pour moi que l’image soit maîtrisée d’emblée. Je travaille au 50mm pour ne pas déformer la vision.

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Que vous a apporté sur le plan esthétique la fréquentation de cette partie de la côte normande proche du Havre ?

Elle m’a amené à adoucir l’image. Il n’y a pas de rocher, mais une sorte d’infini de vision. J’ai apprécié, l’hiver, de ressentir en ces lieux une sorte de lenteur ontologique. Ma pratique du paysage en a été modifiée. J’aime ne travailler qu’avec quelques couches de couleurs, la traditionnelle triade rouge/vert/bleu, ce qui peut m’amener à ôter du champ visuel les autres couleurs. Je pense au tirage dès la prise d’image. Je ne cherche pas le contraste absolument, je préfère les valeurs médianes. Ce qui m’obsède en permanence est quelque chose qui relève de l’expérience visuelle, de la possibilité de la reproduire par l’image, comme si on pouvait créer des fenêtres de réalité dans le visible. J’aime les drapés, les matières, et construire notamment par l’appel du premier plan une façon d’amener le spectateur à habiter mes images, à y entrer.

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Vous créez des images très silencieuses, ce qui vous permet de vous glisser dans la poétique durassienne, comme si vous la prolongiez par des phrases visuelles.

J’aime chez elle la capacité à donner la sensation d’un silence de fond, à partir duquel l’apparition des images sera possible. Roland Barthes explique dans La Chambre claire que les images tonitruantes lui semblent inconvenantes, ce qui est également ce que je pense. Dans mes images, il n’y a pas forcément d’être humain, car il  n’y a pas besoin d’altérité. Ce qui compte pour moi est l’isolement du spectateur.

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Vos images bruissent pourtant de présences invisibles.

Je pense beaucoup au hors-champ, à la possibilité de deviner les côtés, ce qui ne se montre pas. La magie, le mystère de l’image, réside souvent dans ce que je ne photographie pas directement. Je suis sensible à l’esthétique de la faille, au défaut, à ce qui ne tombe pas bien, au pli, à ce que Barthes appelle « l’incapacité à nommer ».

Une sorte d’érotique du voilé/dévoilé.

Oui, il y a une sorte de voile dans mes photographies, une rétention, qui donne en quelque sorte l’envie au spectateur de les effeuiller.

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Vous cadrez généralement ciel et mer à parts égales. Pourquoi ?

Quand on voit l’horizon, il est plat, sensation que je veux rendre en photographie. Il est vrai que j’aime beaucoup cadrer les horizons quasiment à la moitié, en faisant fi de la sacrosainte règle des deux tiers/un tiers. J’aime sentir qu’on peut s’engouffrer dans l’image. J’aime les passages.

Vous êtes titulaire d’un doctorat en sciences du langage. Quel fut l’objet de votre thèse ?

L’objet en fut la photographie urbaine, en prenant la ville de Brest comme exemple. J’ai cherché à déterminer les truchements visuels qui permettent de rendre une ville attirante, sans tomber dans le marketing. La question du signe visuel, de la sémiologie, est pour moi primordiale. Le doctorat m’a servi à faire attention aux pièges visuels.

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Vous dispensez en effet des signes dans vos images, mais avec la volonté de les faire apparaître de façon ténue.

Exactement, pour qu’il y ait une poétique, et non de l’illustration. Le risque est d’aller vers la pure abstraction, ou le concept, même si je m’en défends beaucoup. Il m’importe de supprimer les stimuli tout en ajoutant des sensations et de la matière. J’aime rendre artificiel un paysage qui au départ ne l’est pas du tout.

Vous semblez davantage attiré par les peintres que par les photographes.

Oui, la peinture est pour moi une grande source d’inspiration. Je regarde actuellement avec intensité David Hockney, ou Turner pour les nuages et les paysages. Pour les portraits, je m’intéresse à la peinture de Luc Tuymans. J’aime cette phrase d’Arnaud Claass dans Le Réel de la photographie : « La photographie ment spécifiquement parce qu’elle a des effets de vérité. » La peinture ment moins, parce que c’est de la pure création. Ma limite est exactement proportionnelle à la qualité de mes images. J’aime les paysages de la Coréenne Honk in Sook, qui est représentée par Alain Margaron à Paris. Mes cadrages peuvent être  parfois directement inspirés de la peinture.

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L’écriture de Marguerite Duras serait-elle pour vous de la peinture ?

Oui, on sent constamment une construction qui émane d’un regard de peintre. J’ai la sensation qu’elle peint davantage qu’elle n’écrit. Son coup de pinceau est le préconscient qui ne cesse de taper, s’échapper, marteler la page de mots et de phrases, comme une succession de coups et de touches.

Ne cherchez-vous pas à abolir l’ego ?

Je n’aime pas le statut égotique de l’artiste qui pense qu’il produit de lui-même quelque chose d’original. Je crois que nous sommes un canal, traversé quelquefois par une sorte de grâce. Marguerite Duras pourrait parler d’écriture automatique. Il n’y pas que de l’humain. Je crois au spirituel, au fantomal, dimensions que je ressens chez Duras. Quand des amis lecteurs me disent qu’elle les angoisse, je réponds au contraire qu’elle me rassure.

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En ayant besoin de l’ancrage des lieux.

Oui, j’aime les lieux, comme Marguerite Duras d’ailleurs, qui écrit souvent à partir de lieux. Je me rends compte que je recherche des lieux qui transpirent d’énergies. J’apprécie en elle la capacité à accepter un véritable confort, reflet d’une réussite sociale indéniable, sans pour autant singer la bourgeoisie dans ce qu’elle a de figé et de mortifère. Elle s’expose, se met à nu. Aux Roches noires, il est certain qu’elle a cherché une sorte d’alliance, d’alliage, entre simplicité et confort. Marguerite Duras a la force de poser le factuel pour en faire de la poésie. Dans la tension, elle détend.

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Il y a peu d’humains dans vos images, mais les traces de leur présence vous convoquent. Vous photographiez beaucoup de chaises, fauteuils, dans une dialectique omniprésente entre le vide et le plein.

Je cherche en effet des empreintes. En cela, Les Roches noires est un véritable aimant. Il en émane un vertige des traces qui me touche énormément. Le mystère y est très palpable. La mer semble pénétrer un espace qui est une sorte de cocon ouvert sur l’infini. On comprend très vite que ce lieu est propice à la venue de l’écriture, comme à la photographie. Marguerite Duras disait : « Regarder la mer, c’est regarder le tout. » L’eau est pour moi synonyme de protection et d’ouverture.

Il y d’ailleurs une liquidité de l’écriture durassienne.

Exactement, il n’y a jamais vraiment de fin, mais du flux, des passages, des coulées. Elle aurait aimé qu’on l’appelle Marguerite Duras de Trouville.

Comment souhaitez-vous intituler votre série ?

North Places pour Marguerite Duras.

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Propos recueillis par Fabien Ribery

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Découvrir le site de Benjamin Deroche

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