L’enchâssement des temps et des espaces, Grand Mekong Hotel, par Jean-Christophe Norman (3)

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« Au printemps 2015, Jean-Christophe Norman s’est rendu au Cambodge avec l’idée de reproduire sur le Mékong les contours de l’appartement dans lequel Marguerite Duras a vécu à Paris rue Saint Benoît et que le cinéaste Benoît Jacquot lui a dessiné de mémoire. Il était alors questions d’opérer une soudure dans l’espace et de faire se rejoindre l’ici et l’ailleurs, le passé et le présent. Un peu comme si ce passé était encore à venir. »

A lire cet extrait de la quatrième de couverture de Grand Mekong Hotel, on comprend que Jean-Christophe Norman est un auteur/artiste aimant la dissémination, la prolifération des signes et les dérives de l’imagination, rencontrant le monde à partir des voiles fictionnels lui donnant un accès privilégié à des territoires écrits, surécrits, filmés, surfilmés.

Le texte se présente comme un bloc d’écriture assez intimidant, mais il faut l’aborder comme  un fleuve infini sur lequel il convient de se laisser glisser, dériver, déborder intimement.

Arrivée à Phnom Penh, décalage horaire. Lost in translation.

Commence alors un récit de voyage, la plongée dans un monde inconnu/connu où chaque détail renvoie à une unité à laquelle nous participons sans le plus souvent nous en rendre compte.

Mouvements de population, marées humaines, écrire sans cesse, comme on invente une nage pour ne pas couler.

Le narrateur revient de loin, il était au bord de la mort. Tant mieux, tout prend désormais l’aspect d’une renaissance.

Son écriture est un long monologue, nous sommes dans un théâtre propice à l’apparition des fantômes.

Comment rencontrer une ville ? « Que viennent faire Stephen Dedalus et Léopold Bloom à Phnom Penh ? »

La vie est un palimpseste, une superposition de phrases (Joyce, Bernhard), de mots, d’images (Cy Twombly, Léonard de Vinci).

« L’été 2004, j’ai fait le projet de traverser entièrement la ville de Berlin en écrivant sur le sol le passage du temps. Une ligne continue d’environ quarante kilomètres, une longue expédition horizontale qui dura près d’un mois et qui inaugura une longue série de voyages qui n’ont d’ailleurs cessé jusqu’ici. »

Texte à lire autant qu’à scruter, arpenter, déplier, Grand Mekong Hotel est un vortex borgésien composé d’éléments très concrets (la vie quotidienne dans une grande ville de l’Asie du Sud-est) créant pourtant une impression de paysage mental.

Texte de plasticien, le livre de Jean-Christophe Norman délivre en la problématisant sans cesse sa poétique singulière.

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La mémoire se libère avec le déplacement, que l’on marche sans fin à Belleville, Berlin, ou Kyoto. Les récits s’enchaînent, s’encastrent, en produisent d’autres, dans un processus quasi machinique qu’il est fascinant d’observer.

Ouverte à la multiplication et au ressassement des images, l’écriture virale de Marguerite Duras se prête merveilleusement à la disparition des frontières, au tremblé de la ligne, à l’évanouissement progressif du texte.

La nuit remue, le fantastique est à portée de main, de regard, la conscience est un labyrinthe. Passe un chien jaune, le rêve devient réalité.

Le projet fou de Jean-Christophe Norman (reproduire sur du mouvant un souvenir) relève de ce qui s’énonce après plusieurs nuits sans sommeil, à la fois étrange, et parfaitement juste.

Saccade des rythmes, cascade des images, géométrie inattendue d’un tableau sans cadre.

« Tout ce que nous voyons à la surface du fleuve, les objets flottants, les flaques d’huile échappées des bateaux à l’agonie, les tourbillons qui trouent le miroir, les tonnes de marchandises qui partent vers le Vietnam, la végétation qui s’immisce au bord du ciel, se fraie un chemin dans les plans de l’appartement que nous avons reconstruit sur le Mékong. »

Dans un entretien avec le poète Frank Smith, succédant à une série d’images prises à l’occasion de son « Mekong Project », l’auteur s’explique : « Je vois toujours les choses qui se déplient, ce qui voudrait dire que le pli préexiste dans mon esprit. »

« Je reste attaché à l’idée d’un présent potentiel. C’est une intuition que j’ai. Cela consiste à rassembler des événements du passé et à les faire revivre dans le présent sous la forme d’actions et histoires auxquelles on tente de donner forme. Mon projet à Phnom Penh va dans ce sens. C’est bien sûr une illusion, comme une sorte de fable. Il n’empêche que dans tout ça, il y a une réalité, un voyage, des actions et des faits qui l’attestent. »

En ouvrant des livres, Jean-Christophe ouvre des territoires à explorer, contenant l’espace qu’il lui sera donné de vivre.

Aucune virginité, aucune pureté originelle, mais des excès de langage qui libèrent l’intuition de l’entièreté du monde.

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Jean-Christophe Norman, Grand Mekong Hotel, suivi d’un entretien avec Frank Smith, De L’Incidence éditeur, 2016, 264p

Site de Jean-Christophe Norman

Découvrir De L’Incidence éditeur

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