Névénoé, coopérative bretonne underground, par Arnaud Le Gouëfflec

 

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Annkrist et Gildas Beauvir, 1975

On ignore souvent tout de la coopérative musicale Névénoé, qui fut, pour la Bretagne des années 70, un noyau d’utopie.

Fondée en 1973 par Gérard Delahaye et Patrick Ewen, héritière de la contre-culture américaine, Névénoé fut une centrale d’entraide et de production/création de disques (une bonne dizaine de 33 tours, autant de 45) à laquelle contribuèrent aussi Melaine Favennec, Kristen Noguès, Annkrist et le poète Yvon Le Men.

Vivre au pays sans être prisonnier de ses frontières, penser ici et maintenant un monde véritablement habitable, généreux, ouvrir la langue à la poésie, ces ambitions furent pour les membres de Névénoé de vraies forces motrices.

Arnaud Le Gouëfflec est, aux côtés de l’historien Olivier Pollard (Brest en chantant, éditions Dialogues, 2015) et du critique Alain-Gabriel Monot, l’un des auteurs d’un livre richement illustré, récemment publié par les Editions de Juillet (Chantepie), consacré à cette belle coopérative underground.

Grand merci à lui d’avoir accepté de répondre à mes questions.

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Yvon Le Men

Quand avez-vous entendu parler pour la première fois de la coopérative musicale Névénoé ?

C’est Olivier Polard qui m’en a parlé le premier. En connaisseur de la scène bretonne en général, et du rock et du folk en particulier, il était fasciné par leur aventure. Ensuite j’ai lu l’article que lui a consacré Alain-Gabriel Monot dans le tome 1 de Rok, une histoire des musiques électrifiées en Bretagne. Cet article a servi de base au projet de livre parce que les enjeux, les problématiques y étaient clairement exposés : qu’est-ce qu’une coopérative artistique, pourquoi produire des disques « au pays », pourquoi une telle aventure s’arrête-t-elle, au bout d’un moment ?

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Patrick Ewen
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Gérard Delahaye, revers de disque

Le projet d’écriture de ce livre est-il une commande ? Comment est-il venu à vous ?

Non, pas une commande, une volonté d’écrire un livre à trois. Pour ma part, c’était la première fois que je participais à un livre de ce genre. Comme on avait déjà collaboré ensemble, Olivier et moi, sur un de mes disques, précisément à la tonalité folk, on parlait souvent de Névénoé pendant l’enregistrement, il me prêtait des disques, et puis j’ai rencontré Alain-Gabriel au salon du livre de Loudéac et on a sympathisé. Bref, une envie commune, qui s’est concrétisée lorsque Yves Bigot des Editions de Juillet a répondu présent.

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Qu’avait d’utopique cette coopérative ?

L’utopie est double : d’une part créer et produire des disques en Bretagne loin du show-biz parisien et loin du show-biz tout court, ce qui fait de Névénoé l’ancêtre de tous les labels indés bretons des années 90. D’autre part, faire en sorte de vivre une aventure collective où les gains des uns sont systématiquement reversés pour permettre aux autres de faire leur disque, c’est très punk en somme. Évidemment, ça ne va pas sans difficultés et sans que les aventuriers se confrontent à des  limites ou à des impasses.

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Kristen Noguès, 1975

De quelles expériences musicales les chanteurs-poètes Melaine Favennec, Kristen Noguès, Gérard Delahaye, Yvon Le Men, Patrick Ewen, Annkrist, s’inspiraient-ils ? D’autres initiatives communautaires, notamment américaines, ont-ils pu les influencer ?

Ils étaient à la fois influencés par la musique trad et le folk-rock, les Beatles, le rock, Dylan, bref la musique de leur génération, à l’instar d’Alan Stivell par exemple, qui était vraiment l’homme d’une certaine synthèse. Eux formeront une école à part, que Alain-Gabriel qualifie d’Undeground breizh ! Ils ressentaient le double appel de l’ancien et du moderne, et entre les deux, ils tentaient de tracer une voie originale. De l’autre côté de la Manche, il y a eu des exemples fameux comme l’Incredible string band, qui a signé une sorte de Sergent Pepper folk psyché mêlé d’influences trad et de musique orientale. Et derrière tout ça, il y a l’influence des Beatniks, de Jack Kerouac, d’une certaine vision de la poésie, du voyage, d’une certaine philosophie. Yvon Le Men est inspiré par cette cure de rajeunissement du verbe et de la poésie.

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Gérard Delahaye et Melaine Favennec

Faites-vous vôtre cette formule de Gérard Delahaye : « La Bretagne on s’en fout, ce qu’on veut c’est le monde ! » ?

Non, pas spécialement. Mais je comprends ce qu’il veut dire : ce n’est pas parce qu’ils mêlaient des éléments de musique trad à leur musique qu’ils souhaitaient qu’on leur ramène sans arrêt la Bretagne, qu’on réduise leur démarche à un retour aux sources. Ils refusaient un certain recroquevillement mortifère, qu’on a pu observer dans certaines chapelles folk : eux, ils étaient folk rock, ils mêlaient la méditation du folk à l’énergie du rock. Ils étaient en route pour ailleurs, même si ils revendiquaient des origines. La Bretagne était une plate-forme de décollage.

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Kristen

Le livre Névénoé est richement illustré. Avez-vous été partie prenante de la recherche iconographique ?

Non. C’est vraiment Olivier Polard qui a réuni l’iconographie. Il a le métier pour ça, les compétences et une grande expérience de ce type de livres. En tant qu’historien, c’est un collectionneur d’images.

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Patrick Ewen

Qu’est-ce que le folk pour vous ?

Le folk, je le vois comme une utopie faite musique, comme une excroissance des musiques du XXème siècle qui recherchait une tradition souvent fantasmée, et qui ont inventé de nouvelles formes en chemin. Et puis à la différence du rock’n’roll, qui est l’énergie sexuelle même, le folk cherche en lisière d’une certaine forme de spiritualité, c’est une musique qui sert souvent de véhicule à un message, une philosophie, une pensée. Comme le rap en somme.

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Annkrist

A contempler le livre qu’éditent les Editions de Juillet, la beauté des corps et des visages éclate. Pourquoi ces jeunes gens furent-ils si beaux ? La photogénie d’Annkrist est assez incroyable.

C’est l’énergie de l’utopie sans doute. Ils étaient poussés par quelque chose et ça se voit, effectivement.

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Annkrist

Gérard Delahaye écrit en 1978 : « Les bagarres autour de la langue bretonne masquent le vrai problème qui est le langage : que dire, et comment dire ? » Qu’en pensez-vous ?

Cela rejoint votre question sur « La Bretagne on s’en fout ». Il veut dire qu’à travers le combat pour les langues minoritaires, comme on dit, il y a un enjeu plus large que celui de la conservation ou de la préservation : il y a une philosophie, celle de la diversité. Est-ce qu’on peut dire la même chose d’une langue à l’autre, rigoureusement la même chose, est-ce qu’on peut tout réduire à une novlangue qui serait pratique et sans ambiguïté ? Ou est-ce qu’il y a dans le langage un mystère que chaque langue cultive à sa manière, d’une manière qui ne puisse être totalement interchangeable ? En gros, est-ce que la vision biblique de la diversité des langues comme une malédiction (La tour de Babel) ne serait pas mortifère ? Sauver une langue du rouleau-compresseur, ce n’est pas seulement sauver une langue, c’est les sauver toutes. Chez Névénoé, on est à mille lieurs de tout sectarisme : Kristen Noguès chante en Breton, et même si on ne comprend pas la langue, on est touché. Gérard Delahaye, Yvon Le Men, Melaine Favennec s’expriment en français, et le mystère est toujours là. La poésie, c’est faire sonner la langue au-delà du sens.

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Comment imagineriez-vous aujourd’hui de renouveler l’idée d’une coopérative utopique ? Serait-elle possible à Brest, la ville où vous vivez et à partir de laquelle vous rayonnez ?

J’ai beaucoup réfléchi à la question avec ma femme Maëlle quand nous avons créé le Studio fantôme, dans le sillage du label L’Eglise de la petite folie. Le Studio fantôme est un collectif d’artistes basés en Finistère, pour la plupart, qui a pour but de favoriser la production de disques et de spectacles et de soutenir les artistes. Chacun collabore avec chacun et il y a beaucoup d’entraide. Donc il y a un aspect coopératif, je trouve la démarche admirable, mais je me méfie de la paralysie que ça peut tôt ou tard engendrer : je crois qu’une structure ce de type ne peut pas être pilotée de manière coopérative. J’ai la phobie des discussions interminables qui n’aboutissent qu’à un creux compromis. J’ai l’impression qu’une clef possible dans l’aventure collective, c’est que chacun ait son domaine, sa spécialité, et soit libre de ses mouvements : plutôt une addition d’individualités qu’un groupe. Cela ne veut pas dire qu’on ne discute pas ensemble, mais il y a une part de comédie, je trouve, dans l’unanimisme : il faut que chacun dans son domaine ait le final cut, ce qui a sans doute aussi ses limites, mais elles me semblent plus élastiques.

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Yvon Le Men

A quoi ressemble la Bretagne que vous aimez ?

J’ai passé mon enfance en Normandie. Pour moi, la Bretagne était une terre étrange, fascinante et mystérieuse et ça n’a pas changé. Une sorte de territoire apache, irréductible à tout folklore.

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Arnaud Le Gouëfflec, Alain-Gabriel Monot, Olivier Polard, Névénoé, Coopérative utopique 1973-1980, Les Editions de Juillet, 2017, 208p

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Site des Editions de Juillet

Merci à Olivier Polard pour la transmission de ses archives

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