Les fictions de la mémoire, par Edgardo Cozarinsky

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Auteur d’un livre culte, Vaudou urbain (Christian Bourgois, 1989), l’écrivain et cinéaste Edgardo Cozarinsky, né en Argentine en 1939, est encore trop méconnu en France, malgré un accueil critique des plus favorables pour des œuvres publiées aussi bien chez Actes Sud (La fiancée d’Odessa, Le ruffian moldave) que chez Grasset (Loin d’où, De l’argent pour les fantômes).

Superbe livre de facture classique consacré à la naissance d’une vocation littéraire, mais aussi véritable éducation sentimentale, Dark, que nous lisons aujourd’hui quelques mois seulement après son apparition en langue espagnole, est un récit initiatique plongeant le lecteur dans le Buenos Aires des années 50 et ses lieux interlopes, ses marges (fumeries d’opium, lupanars, cabarets à strip-tease, boutiques crasseuses).

Un homme, au bord de la mort, se souvient d’un passé censuré. L’écriture est pour lui le meilleur des psychotropes, une ouverture des vannes de la mémoire, une façon de mettre en ordre ce qu’il a vécu, de réécrire, pourquoi pas, sa vie, et de se donner la chance, en s’exposant, d’échapper à lui-même.

« L’écrivain ne sait pas si la chronologie de ce qu’il essaye de raconter respecte celle des faits rappelés ; En revanche, il sait que la mémoire efface plus qu’elle ne garde. Mais il fait confiance à l’imagination. L’imagination, rusée, récupère tout ce que la mémoire a effacé et l’attrape dans les filets de la fiction. »

Ses parents ? L’association plutôt malheureuse de deux romans personnels non partagés.

Alors, chercher d’autres liaisons possibles devient une nécessité, pour l’enfant curieux et désireux de ne pas sombrer avec les siens.

Dans un bar à tango où se produit pour quelques nostalgiques et fins connaisseurs une star déchue, Victor (le lycéen a menti, et changé de prénom) est abordé par un homme, à la fois mystérieux et familier, s’appelant Andrés. Son pouvoir est évident, il aimante.

S’ouvre alors pour l’adolescent une terre inconnue : « Il se rendit compte aussi qu’il ne savait rien d’Andrés. Trop inexpert pour tirer des conclusions de la façon dont il était habillé, de son vocabulaire ou de son intonation, il inaugura pour lui un espace inexploré dans son imagination : Andrés serait le premier personnage connu en dehors des livres à qui il pourrait prêter des traits de fiction. »

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Le goût de l’interdit pousse l’enfant à chercher en son ami expérimenté un sauf-conduit moral, qui l’entraîne d’abord, pour le plaisir des sens, à une revue, où des femmes presque nues offrent leurs secrets à des clients médusés.

Le futur écrivain savoure cette nouvelle expérience, pénètre bientôt dans les loges des artistes, avant que de terminer la nuit dans un restaurant accueillant toute la faune des night-clubs de la capitale argentine.

Et le désormais vieil homme de se souvenir d’une cousine, très informée, lui apprenant les gestes du plaisir (elle s’offre à lui pour son apprentissage), et d’un Pygmalion au désir homosexuel perceptible mais informulé.

Composé de vingt-trois chapitres courts écrits avec une grande vivacité, Dark interroge la fascination, pour un jeune homme aventureux, des territoires que s’évertue à rendre invisibles la bienséance bourgeoise.

Pour Edgardo Cozarinsky, l’écriture est un désir d’inconnu, et les mauvaises fréquentations du pain bénit pour les êtres sensibles ayant besoin de créer des fictions pour y explorer les contours de leur liberté.

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Edgardo Cozarinsky, Dark, traduit de l’espagnol (Argentine) par Jean-Marie Saint-Lu, 2017, 144p

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