Nocturne tunisien, par Colette Fellous

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« Rester, partir ? Continuer, arrêter ? »

Pièces détachées, de Colette Fellous, est un livre dont la douceur fait beaucoup de bien, non parce qu’elle serait un évitement du mal ravageant la planète, mais parce qu’elle répond à la violence de la stratégie de la terreur actuelle par l’arme de la délicatesse.

« J’écris ténu par morale. »

Face aux attentats (Paris, Bamako, Tunis, Sousse, Sidi Bouzid, Toulouse), un livre ne peut rien, un livre peut tout.

Tunis - Ruines de Carthage et Sidi Bou Saïd - Carte postale ancienne Tunisie

Une femme crie dans la rue des vendeurs de figues de Barbarie : un  homme vient de mourir d’un arrêt du cœur, alors qu’il naviguait sur la mer Egée. Un ami qui avait décidé d’arrêter d’écrire. Un auteur pour aujourd’hui, pour demain, pour une époque de vacillement du monde, Alain Nadaud (jamais nommé), époux de l’artiste tunisienne Sadika Keskes, « la femme pour qui il avait tout abandonné et avec qui il s’était installé en Tunisie, près de la forêt de Gammarth. Sadika et la puissance de ses rêves, de ses désirs, de sa curiosité infatigable. »

On peut lire Pièces détachées comme une tuile supplémentaire à la belle collection d’épiphanies autobiographiques « Traits et portraits », dont son auteur est l’initiatrice au Mercure de France. Ecoutez, elle a sept ans : « Je suis parmi eux sans être tout à fait eux, c’est cela mon secret, je ne veux appartenir à aucun groupe, je veux découvrir la vie avec mes propres yeux, je veux être libre. (…) Je ne suis pas d’ici et je sais que c’est en partant que je sauverai tout ce que je vois. »

On peut lire Pièces détachées comme une invitation à partager le deuil, à pleurer ensemble, à espérer ensemble.

La disparition de l’ami a rappelé la mort du père, ce héros, cet « escroc » innocent à la double vie, cet homme offrant à sa fille un rendez-vous secret pour lui dire la beauté et la douleur  de la complexité de son sexe. Lui demander conseil quand des terroristes tuent sur les plages ou dans les musées ? Expérience et pauvreté répondait Walter Benjamin en 1933 : les pères sont désormais muets face à l’inédit du mal.

« La violence a pris toute la place. Je voudrais retrouver cette simple pulsation du temps quand on respirait avec confiance vers le large, avec cette musique permanente qui tapissait les rues et les maisons : où sont passées les chansons de Fairouz, d’Oum Kalsoum, d’Hedi Jouini et d’Abdel Wahab qui peuplent les cafés et les échoppes en se mêlant au babil des hirondelles et au martèlement des ciseleurs ? »

Les blessures sont trop fortes, l’auteur décide de quitter son pays natal, son rêve, la maison envahie par la mer, près de Carthage. Avec politesse, sans fureur, en glissant sur le dos de la plaine liquide de l’écriture.

« Demain, oui, je laisserai cette maison, j’abandonnerai le village et la vie d’ici, tous les visages que j’aime je les quitterai. Les amis, les objets, les portes, les pavés, les grands eucalyptus et les oliviers sauvages, les orangers, les routes, les marchés, la musique, les fruits, la danse, mon rectangle bleu, je quitterai tout, plus la force. Je ne sais pas si je vais pouvoir dormir. »

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Le père l’a déjà précédée, parti en France à l’âge de la retraite, sans volonté de retour. Il avait dit autrefois  à ses enfants : « Les études, c’est la liberté, ne l’oubliez pas. »

Aujourd’hui, la religiosité obscure gagne nombre de pays de l’arc méditerranéen, et empoisonne les relations de voisinage. La synagogue où l’on se rendait en famille et où l’on balbutiait quelques mots d’hébreu les jours de grande prière est devenue un camp retranché, entouré de fils de fer barbelés.

Une petite fille juive se souvient d’avoir vu Nuit et brouillard à l’école, et entendu ces mots de Jean Cayrol : « Même un paysage tranquille, même une prairie avec des vols de corbeaux, des moissons et des feux d’herbe, même une route où passent des voitures peuvent conduire tout simplement à un camp de concentration. » Sens du calme, sens de la terreur.

Nous sommes désormais avec l’auteur en séjour prolongé dans la Normandie de Maupassant et de Flaubert, celle des secrets rances, de la cruauté ordinaire, de la bêtise criminelle.

Barbey d’Aurevilly : « La littérature n’exprime pas la moitié des crimes que la société commet mystérieusement et impunément tous les jours, avec une fréquence et une facilité charmante. »

Sidi Bou Said

La mort règne, nous sommes foutus, mais, chère Colette Fellous, collectionneuse de rêves et de récits de vie, il est encore possible, vous en faites une œuvre, de transmettre des mots, des regards, des images, des souffles, et de donner les clés de la maison aux inconnus qui sauront la refleurir.

Parole d’un père, qui sont un passeport pour la vie entière, un testament pour plusieurs générations : « Débrouillez-vous les enfants, mais faites que tout soit plus beau et plus grand autour de vous, chaque jour plus beau et plus grand, ne l’oubliez jamais, c’est pour ça que je lutte, toi médecin, toi professeur, toi artiste, toi danseuse. Moi, danseuse ? Oui, ou actrice, comme tu veux. »

Madame Henry, la fantasque, amoureuse de l’amour et du sexe de son jeune amant : « Je n’aime pas le mot rancœur, je ne connais que le mot cœur. »

Vous descendez de l’avion, vous portez une robe au léger décolleté bleu azur, vous retrouverez bientôt Sidi Bou Saïd, vous êtes heureuse.

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Colette Fellous, Pièces détachées, Gallimard, 20171, 168p

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