Jim Jarmusch,le chef de guerre, par Philippe Azoury

jim_jarmusch_down_by_law_1986_07

Il y a chez le cinéaste américain Jim Jarmusch un art du contretemps très dandy, qui est un déphasage dont on peut supposer cependant qu’il est surtout d’essence gnostique.

Le décalage est un art de vivre, mais il est peut-être, au-delà d’une volonté d’esthétiser l’existence, la nature même de tout être ayant quitté l’enfance, et aspirant à réduire son sentiment d’exil.

Jamais très loin de l’élégance désespérée du geste burlesque, le cinéma de Jim Jarmusch – moins d’une quinzaine de films en près de quarante ans – interroge à partir du vide, du silence et du déceptif, la présence même de l’être au monde, toujours surnuméraire, toujours sursitaire, toujours miraculeux jusque dans ses actes les plus routiniers.

bccdd11db00b748cf3b86c7fb8d256dbf315e377-700

Les inventions de rites, les répétitions, les variations sur un même thème sont des figures récurrentes d’une œuvre héritière d’Ozu, creusant sans relâche notre impression d’être étranger au monde que nous habitons.

Le chauffeur de bus de Paterson (2016), le tueur à gage de Ghost Dog (1999) ont trouvé la solution, par la pratique de la poésie, ou des arts martiaux. L’ascèse est une voie majeure pour renouer avec l’unité perdue, et embrasser sans angoisse la totalité du manifesté.

sans-titre4

Dans Jim Jarmusch, une autre allure (Capricci), livre écrit avec beaucoup d’amitié et de sagacité – points de vue admiratifs sur des films envisagés comme autant de stations sur un chemin spirituel – Philippe Azoury, dont on connaît le beau style rock, développe ainsi l’idée d’un cinéaste passant progressivement des questions du rythme et de l’espace à celle du temps, dans la saveur de l’inactualité menant à une forme de satori.

La lecture de quelques têtes de chapitres donne le ton : « Atomes, tournant en extase dans le vide » (à propos de Down by law, 1986), « D’un cinéma purement, purement vaudou » (Mystery Train, 1989), « Résurrection » (Dead Man, 1995).

a-bruxelles-jim-jarmusch-sous-toutes-ses-facettesm404669

Les formules d’élucidation s’enchaînent avec fluidité, brillantes : « Jarmusch procède par élimination. Il a besoin, pour l’homogénéité de son cinéma, pour l’épaisseur de son esthétique, de ne filmer que ce qui l’intéresse. A la façon du poème qui soustrait un objet du monde pour mieux le faire sonner. »

N’ayant jamais succombé à l’appel des sirènes hollywoodiennes, identifié à New York, Jim Jarmusch est plutôt un cinéaste de l’Amérique, du quelconque, des déserts urbains et du monde flottant. Après le coup d’éclat new-yorkais de Permanent vacation (1979), l’auteur de Stranger than Paradise tourné entre Cleveland et la Floride (Caméra d’or à Cannes, en 1984), n’aura de cesse d’élargir un champ géographique donnant pourtant l’impression de constituer un même territoire d’attente et de langueur : « Down by Law sera tourné à la Nouvelle-Orléans, Mystery Train à Memphis, Dead Man dans les confins du Grand Ouest américain, Ghost Dog à Jersey City, « parce que c’est une banlieue comme une autre », Broken Flowers un peu partout dans le pays, The Limits of Control en Andalousie, là où se joue le Flamenco le plus maudit, et son avant-dernier film de fiction, si beau, Only Lovers left Alive, flotte, fantomatique, entre Détroit et Tanger. Quant à Paterson, il est tourné à… Patterson, à 45 kilomètres de New York. Paterson, où il ne se passe jamais rien. »

stranger-than-paradise1

Artiste du neutre, « pas sexuel pour un sou » (Serge Daney), le réalisateur de Night on earth (1991) pourrait faire sienne la parole de Godard : « L’important n’est pas où on prend les choses, c’est jusqu’où on les mène. »

Chez Jarmusch, les rencontres sont généralement du troisième type, improbables, souvent malaisées, et pourtant évidentes : « A quel moment fait-on vraiment deux dans le plan ? »

Le cinéaste du travelling latéral associe toutefois autour de son nom une petite communauté de survivants (parfois morts) dont le visage signe une politique des singularités : John Lurie (Down by Law), Iggy Pop (Gimme Danger, 2016), Neil Young (Year of the Horse, 1996), Samo/Jean-Michel Basquiat.

Seuls ensemble.

jim-jarmusch-le-seul-vrai-cinaste-de-la-jeunesse-body-image-1483439822

Et lorsque point la tentation de tout laisser tomber, se présente un Japonais de hasard porteur d’un livre blanc.

« Tu ne sauras jamais ce qu’est la mesure tant que tu n’auras pas passé la mesure. » Jim Jarmusch ? Non, William Blake (Mariage du Ciel et de l’Enfer), qui est aussi le nom du personnage joué par Johnny Depp dans Dead Man. Un comptable.

A vous de chercher.

actujarmusch_350x350

Philippe Azoury, Jim Jarmush, une autre allure, éditions Capricci, 2016, 110p

a20e8499544214ab0cc0192566d21f85

Site des éditions Capricci

601797925

01_logo_leslibraires_bleu_tsprt

Acheter Jim Jarmush une autre allure sur le site leslibraires.fr

Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Mary Claquin dit :

    Jim Jarmusch…. ouaouh ! Je vais acheter ce livre!

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s